C'est pas du chiqué. L'esprit de la Fête des Vignerons existe bel et bien. Celles et ceux qui le vivent et l'incarnent au premier chef sont les 5000 bénévoles de Vevey et de la région qui participent au spectacle sur scène comme dans les coulisses. Chaque troupe de figurants forme des familles plantureuses (100, 500 membres) où se mêlent générations et conditions sociales. Au fil des semaines, de nouveaux codes de vie se sont forgés. Certains groupes ont connu l'osmose très rapidement, comme celui des «Vieux et des Vieilles», du nom de leur rôle dans le spectacle. D'autres ont mis plus de temps à se forger une identité commune. Mais tous sont unanimes: depuis que les répétitions ont lieu dans les arènes de 16 000 places, et avec la première du 29 juillet qui s'approche à la vitesse d'une météorite, une fraternité euphorique règne au sein de chaque groupe. De prime abord, le néophyte émet des doutes devant une telle unanimité. Puis il fait un tour dans les caveaux et renonce assez vite à son scepticisme. Une vingtaine de troupes ont ouvert un débit de boissons dans des caves ou des recoins inusités.

Caveau de la «Horde de Bacchos», ruelle des Anciens-Fossés, mercredi, minuit: ici, le quotidien est déposé à l'entrée. Après quelques minutes d'acclimatation, on est emporté par un souffle… créatif. La fête est une improvisation collective où le pas de danse de l'un, le rire de l'autre et les souvenirs du troisième forment un tout organique. «Viens, prends un verre et un tabouret.» Pas de vulgarité mais un sentiment grisant de liberté. Un jeune homme s'est mis au piano. «On s'est cotisés pour louer l'instrument», explique Catherine, la trentaine, courtepointière. Tout comme pour ouvrir, rafraîchir et décorer le caveau. «Si tu es dans la fête, tu dis «tu» à tout le monde. Au directeur comme à l'ouvrier. Les classes sociales sont mises entre parenthèses. C'est en cela que la fête est noble», explique Peter, tapissier, Saint-Gallois d'origine. Le piano joue «New York, New York». Deux jeunes femmes dansent sur les tables, le bonheur aux lèvres. Serge, 64 ans: «Je jouais un faune dans la fête de 1955», glisse-t-il avant de se lancer dans un rock élégant. «C'est ça, la fête», répète-t-il deux ou trois fois en tourbillonnant. Un groupe se lève pour partir. Les embrassades sont sans fin.

«Le Jardin d'Orphée», 31, rue de la Madeleine: autre troupe de figurants, autre atmosphère. Ici, le caveau traditionnel s'est mué en un splendide jardin méditerranéen. Plusieurs décorateurs et artistes ont conçu le lieu. La nuit étoilée s'accroche aux branches des pommiers. Le mot d'ordre cette année parmi les figurants est d'ouvrir grand les portes des caveaux au public. Pas question de reproduire l'erreur de 1977, où seuls quelques initiés avaient pu participer à la transe de l'après-représentation. Si quelques adresses de caveaux dits privés avec cartes de membres ou pin's d'introduction s'échangent déjà dans les rues de Vevey, ces lieux sélects seront cette fois-ci en minorité. Une humeur suave règne dans le jardin. «Depuis plusieurs semaines, nous les figurants vivons dans un état second. Aucune drogue ne peut procurer cette sensation», constate Eric, retraité.

«Le Jardin d'Orphée» doit fermer ses portes à minuit, respect du voisinage oblige. Un petit groupe de dix décide, sur le pas de la porte, de prolonger la soirée sur les rives du lac. L'un des compositeurs de la Fête des Vignerons, Jost Meier, est de la partie. La nuit est douce, les cygnes dorment. «Certains soirs, les caveaux résonnent de mes compositions. Cela m'émeut beaucoup. Vous imaginez! De la musique contemporaine dans les bars», s'enthousiasme le musicien. Autour de lui, les choristes du Jardin d'Orphée ont débouché quelques bouteilles et coupé des rondelles de saucisson. Il est une heure trente du matin. Tout va bien. Tous continuent de se rendre à leur travail pendant la journée puis enchaînent avec les répétitions le soir.

A quelques jours de la première du spectacle, il est une question que l'on peut se poser: les figurants sauront-ils communiquer au public l'état de grâce dans lequel ils se trouvent tout comme la soif d'échanges et de fraternité qu'ils ressentent? Et le public saura-t-il se mettre au diapason? Si le spectacle parvient à jouer son rôle de transmetteur d'émotions, la Fête ne sera pas belle mais grandiose.