LaToya Ruby Frazier assume – et revendique – dans sa démarche photographique et son utilisation du noir et blanc, une volonté de transparence et de vulnérabilité. Dans ses autoportraits, il y a en effet quelque chose, dans son regard notamment, de pénétrant, de vrai. On a l’impression qu’elle nous dévisage, qu’elle nous scrute, autant que nous, nous la regardons.

La photographe américaine, née en 1982 à Braddock, en Pennsylvanie, a commencé par travailler sur ce qu’elle connaît le mieux: elle-même, mais aussi sa mère et sa grand-mère. Dans la série The Notion of Family, élaborée entre 2001 et 2014, on découvre ainsi trois générations de femmes, trois générations de femmes afro-américaines vivant dans Etat connu pour avoir abrité les premières aciéries des Etats-Unis. D’où une population ouvrière, majoritairement pauvre et issue de minorités. Derrière l’idée de transparence qu’évoque la jeune femme, il y a aussi un travail autour de la notion d’invisibilité.

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Prise de conscience

Au-delà de sa famille et ses proches, un autre personnage, peu à peu, se révèle: Braddock, cette petite ville située dans la banlieue de Pittsburgh, capitale de la sidérurgie qui, à partir des années 1970, a vu la plupart de ses entreprises connaître de grosses difficultés économiques. Ce contexte social difficile, auquel se sont ajoutés des problèmes environnementaux, a peu à peu infusé le travail de la photographe. Si certaines de ses images interpellent d’abord par leurs qualités graphiques, comme Momme Silhouettes (2013), un «nonaptyque» montrant les silhouettes de LaToya et de sa mère jouant avec les motifs d’un rideau, d’autres documentent directement cette Pennsylvanie ravagée: sur Self-Portrait Lying on a Pile of Rubble (2007), Frazier est couchée sur un tas de gravas, à côté d’une pyramide de pneus usagés.

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Ce cliché à la fois simple et admirablement construit symbolise un monde en ruines comme l’anéantissement des travailleurs. Lorsqu’elle photographie sa mère à l’hôpital (Lanscape of the Body (Epilepsy Test), 2001), l’Américaine évoque alors plus ouvertement encore la souffrance d’ouvriers atteints dans leur santé.

Passant de l’intimité du cercle familial à quelque chose de plus vaste et engagé, The Notion of Family a accompagné la prise de conscience d’une jeune fille un peu frondeuse et volontiers autocentrée devenue une artiste consciente du pouvoir de révélation – et parfois aussi de dénonciation – de la photographie. Dans un de ses derniers travaux, The Last Cruze (2019), Frazier s’intéresse ainsi aux conséquences de la fermeture d’un site de production de General Motors. En parallèle à The Notion of Family, la série qui l’a fait connaître, le Centre de la photographie Genève (CPG) montre deux projets qui l’ont précédée: Et des terrils un arbre s’élèvera (2016-2017) et On the Making of Steel Genesis: Sandra Gould Ford (2017).

Petites histoires

Le premier a un titre français car il a été réalisé en Belgique à l’occasion d’une résidence au Musée des arts contemporains (MAC’s) de Hornu, dans la région wallonne du Borinage, connue pour le complexe ouvrier et minier du Grand-Hornu, chef-d’œuvre de l’architecture industrielle inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Frazier y montre que, en Europe comme en Amérique du Nord, les ouvriers subissent le même sort: après une vie de dur labeur, ils sont sacrifiés sans scrupule. Elle pousse alors encore plus loin la dimension documentaire de cette série: ses portraits de travailleurs sont accompagnés de petits textes à la première personne.

Yasar, un immigré turc, explique ainsi que venir travailler en Belgique était le seul moyen pour lui de scolariser ses six enfants. Il se souvient de ses premières descentes dans les mines de charbon: «Les amis qui sont arrivés avec moi ont pleuré chaque jour pendant un mois quand on descendait dans la cage. Je ne pleurais pas, je pensais à ma femme et à mes enfants. Travailler à a mine, c’est comme être condamné à mort.» Après la fermeture du Grand-Hornu, Yasar a «nettoyé les trains, travaillé sur les rails, dans une usine de coton». Chaque témoignage recueilli par Frazier dit une vérité, raconte une de ces petites histoires qui, mises ensemble, font la grande.

Commentaire implicite

Dans la dernière série présentée au CPG, l’Américaine s’intéresse plus en profondeur à une de ces petites histoires individuelles. Elle a rencontré Sandra Gould en 2015, lorsque celle-ci l’a abordée à l’issue d’une conférence. Ancienne employée d’une aciérie de Pittsburgh et photographe amatrice, Sandra Gould a bravé un interdit pour immortaliser la vie à l’usine. A la fermeture de cette dernière, dans les années 1980, elle a sauvegardé de nombreux documents que Frazier a intégrés dans son propre travail.

Sur une image, elle montre Gould tranquillement assise sur un siège, au bord de la rivière Monongahela. Il y a là quelque chose de paisible, de bucolique. Si ce n’est que la plupart des sites naturels de la région sont pollués, ont été souillés par des années d’industrialisation sauvage et de course à la rentabilité. «Mes photographies offrent un commentaire social et dénoncent les problèmes urgents auxquels sont confrontées les communautés et les lieux que je visite», résume LaToya Ruby Frazier. On ajoutera que ce commentaire a le mérite d’être implicite, ne phagocytant ainsi jamais la force graphique de son travail.


«LaToya Ruby Frazier», Centre de la photographie Genève, jusqu’au 18 mars.