A priori, le titre d'Astérix et Latraviata a de quoi faire frémir les fans de la série: le célèbre petit Gaulois va-t-il devoir se frotter, par un jeu d'anachronismes dont Albert Uderzo aurait le secret, avec le monde de l'art lyrique? Que ses fans se rassurent: Latraviata n'est pas ici une œuvre de Verdi, mais le nom d'un nouveau personnage féminin. Il s'agit en l'occurrence d'une comédienne romaine, véritable sosie de Falbala (la délicieuse jeune fille blonde dont Obélix tombe amoureux dans l'album Astérix légionnaire, et récemment incarnée au cinéma par Laetitia Casta)… Sosie «fabriqué» par des conspirateurs de Pompée: Latraviata, ainsi grimée, doit infiltrer le village gaulois pour y récupérer le casque et le glaive fétiches du rival de César. Lesquels glaive et casque ont été offerts par les mamans d'Astérix et Obélix (répondant aux doux noms de Praline et Gélatine!) pour leurs anniversaires car Astérix et son gros copain sont nés le même jour…

On retrouve dans ce nouvel album les mêmes défauts pathétiques que dans La galère d'Obélix et les précédents albums scénarisés par Uderzo: le dessinateur essaie de conserver l'esprit de la série, mais il semble tétanisé par l'ombre de son ami René Goscinny; il lance une idée de départ – pas forcément mauvaise, d'ailleurs – puis, manquant de confiance en lui, il en greffe une autre, puis une autre encore…

De nouveaux personnages

Le récit prend alors des allures chaotiques de mauvais sitcom où, sans raison véritable, de nouveaux personnages ne cessent d'apparaître pour relancer l'intérêt de l'intrigue. Dans Astérix et Latraviata, on découvre, outre la comédienne précitée, les mamans d'Astérix et d'Obélix, puis leurs papas, puis Pompée, etc.

Tous ces protagonistes débarquent pêle-mêle dans le récit, sans qu'Uderzo scénariste ait pris vraiment la peine de leur donner une épaisseur psychologique. La formidable comédie humaine imaginée par Goscinny, qui jouissait de dialogues riches de plusieurs lectures, est réduite ici à sa plus simple expression: une sorte de grande parade de parc d'attraction, qui comporte son lot de numéros aussi pittoresques qu'inutiles (la scène où Astérix, jeté sur un rocher en pleine mer, est sauvé par un dauphin, atteint à cet égard le summum du grotesque).

Mais la dénaturation infligée à cette série légendaire n'est pas visible du premier coup d'œil: ceux qui feuilletteront cet album d'un regard distrait estimeront, à juste titre, que le dessin d'Uderzo reste vif et dynamique. Mais les admirateurs du maître savent que, victime d'une tendinite, le grand Albert est devenu incapable d'encrer ses planches, et c'est un assistant, Frédéric Mébarki, qui essaie de retrouver l'agilité du pinceau d'Uderzo. Le résultat est honorable, mais manque de génie. Il suffit de se replonger dans quelques albums de la série comme Le domaine des dieux ou La grande traversée (ah! l'expressivité de ces Indiens!) pour constater, avec dépit, la différence…

Astérix et Latraviata

Albert Uderzo: Editions Albert-René.