A chacun de ses trois voyages en Suisse – en 1775, 1779 et 1797 – Goethe est monté au sommet du Gothard, comme si une force irrésistible l'attirait sur ce col qui, depuis le XIIIe siècle, servait de trait d'union aux pans germaniques et italiens du Saint-Empire. Dans une longue lettre du 13 novembre 1779, il écrit: «Non loin de la maison [l'hospice, n.d.l.r.] se trouvent ici deux petits lacs, dont l'un verse le Tessin en Italie, et l'autre la Reuss dans le lac des Quatre-Cantons. A peu de distance le Rhin prend sa source, et court à l'orient; et si l'on ajoute le Rhône qui jaillit au pied de la Furka et court à l'occident le long du Valais, on se trouve ici dans un lieu central d'où les montagnes et les fleuves courent aux quatre points cardinaux.» A l'évidence, avant de parcourir la Suisse, Goethe s'était nourri des descriptions et gravures de Scheuchzer, publiées en 1723.

En 1775 et 1797, le poète de Weimar limite son séjour helvétique à une errance dans la Suisse alémanique avec des séjours prolongés à Zurich pour y rencontrer la fine fleur de ses intellectuels: les Bodmer, Lavater, Gessner et autre Pestalozzi. En 1779, par contre, il se livre, en compagnie du duc de Weimar, à un tour de Suisse répondant aux critères culturels de son temps. Entré par Bâle, le groupe prend la direction de Genève en longeant le Jura.

La vallée de la Birse arrache déjà au poète des accents inoubliables: «Le passage à travers ce défilé m'a fait une grande et paisible impression. Le sublime procure à l'âme un calme heureux.» Le ton est donné: l'émotion ira croissant au fur et à mesure des découvertes. Il regrette devoir quitter la vallée de Joux et la Dent de Vaulion. Du sommet de la Dôle, il s'extasie sur «ces hautes Alpes [qui] sont comme une sainte armée de vierges, que, sous nos yeux, en des régions inaccessibles, l'Esprit du ciel se réserve pour lui seul dans une éternelle pureté». De Chamonix à la Furka (franchie à la mi-novembre malgré la haute neige!), de Réalp au Gothard, chaque accident de la nature est prétexte pour le voyageur à «promener ses pensées sur les merveilles du pays». Mais le poète garde les pieds sur terre: les remarques qu'il fait sur les hommes et leurs conditions de vie dans les Alpes sont accablantes, sa description du Valais – «Sion, ville laide et noire» – terrifiante.

C'est en octobre 1797 que, de Zurich, Goethe écrit à son ami Schiller: «Je suis presque convaincu que la légende de Tell pourrait être traitée en épopée…» Rentré à Weimar, d'autres travaux le retinrent, mais Schiller ne manqua pas de reprendre le projet à son compte!