Dix-sept ans, pour une civilisation de plus de 40 siècles, c’est une paille. C’est une autre ère dans la vie d’un orchestre et d’un pays en pleine mutation. Depuis 1999 où l’Orchestre de la Suisse Romande était venu pour la première fois en Chine (avec Alain Lombard à la baguette en remplacement de Fabio Luisi souffrant), la Chine s’est métamorphosée de façon spectaculaire.

Ceux qui étaient du voyage ont eu du mal à reconnaître Pékin où, à l’époque, les vélos fourmillaient et les habitations traditionnelles alternaient avec les immeubles. Aujourd’hui, le smog floute les silhouettes de buildings massifs, organisés en blocs réguliers au bord d’immenses avenues. Etonnamment, le trafic, où chacun fait sa loi, laisse circuler les différents flux après les bouchons d’arrivée en ville. Et le gigantisme de la cité, qui semble sans limites, a quelque chose d’écrasant.

Des salles musicales de prestige

Sur le plan musical, les salles de concerts constituent une forme de baromètre du prestige culturel et économique des villes visitées. Depuis 2007, Pékin s’est doté d’un complexe d’envergure digne de sa position de capitale. Le National Center of the Performing Arts (NCPA) est devenu le symbole de la puissance artistique pékinoise. Car il fallait rattraper un déséquilibre flagrant. En 1998 Shanghai avait en effet inauguré son Grand Theatre, construit par l’architecte français Jean-Marie Charpentier. Opéra, symphonique, ballet, théâtre et arts traditionnels ont depuis largement trouvé leur place dans cet espace célèbre.

Deux bulles spectaculaires

Pour remédier à cette inégalité, Pékin a fait appel à un autre architecte français, Paul Andreu, afin de se doter d’un outil compétitif. Et Jinan, ville de «seulement» 7 millions d’habitants, a aussi invité Paul Andreu à réaliser un centre artistique similaire: le Shandong Grand Theatre. C’est dire que la musique classique, européenne comme traditionnelle, constitue un des fers de lance de la politique chinoise.

L’OSR a donc découvert deux nouvelles salles majestueuses, qui ont de quoi faire rêver chez nous. Deux bâtiments en forme de bulles, thématique visiblement chère à Paul Andreu à qui l’on doit notamment l’aéroport Charles de Gaulle de Paris. Vastitude, esthétique saisissante, organisation des espaces de circulation, de restauration, de travail, de spectacles et de commerce: tout est pensé dans un souci d’optimisation, d’efficacité et de confort. 

Voir notre interactif : L'OSR en tournée, de la Chine à l'Inde

Acoustiques résonnantes et publics disciplinés

L’ambiance et l’acoustique des salles font partie des grandes inconnues d’une tournée. Les musiciens ont en effet besoin de bien s’entendre entre eux sur scène, et ils se montrent très sensibles à l’effet sonore produit en salle, où la réception du public importe aussi. Dans l’ensemble, les acoustiques se révèlent assez résonnantes, dans des volumes de taille. C’est la salle de Jinan qui a été la mieux ressentie, avec une diffusion sonore plus compacte et précise. Mais dans tous les cas, la grande majorité des musiciens s’avoue impressionnée par ces nouveaux espaces aux dimensions et à la beauté remarquables.

Du côté du public, Shanghai, capitale du Sud plus foisonnante et humaine dans son organisation urbaine, a offert un accueil particulièrement chaleureux. Le grand changement remarqué depuis 1999, c’est l’attitude de l’audience, beaucoup plus concentrée, attentive et respectueuse du silence et des codes en vigueur chez nous.

A l’époque, certains spectateurs pouvaient en effet parler, manger ou se déplacer pendant les concerts. Les temps ont changé. La seule discussion perturbante d’un couple au premier rang à Jinan s’est vite interrompue quand Renaud Capuçon s’est simplement penché en jouant les yeux fermés vers les bavards. Quant aux lasers rouges (ou verts à Shanghai) dirigés par le personnel de salle sur les écrans de portables, ils calment les élans téléphoniques des impudents…

Programme chargé

Qu’est-ce qui fait la spécificité de cette tournée? Son éloignement et sa rareté, à l’évidence, puisque l’Inde, encore inexplorée par l’OSR, en constitue aussi la deuxième partie. La première étape a révélé un orchestre en bonne santé musicale, qui progresse dans l’approfondissement d’un programme très ouvert. Alterner un versant français historiquement cher à l’orchestre, avec un pan germanique de grande tradition, et un détour imposant par la Russie, autre répertoire «osrien», c’est bien sûr une façon de présenter et de défendre la personnalité de la phalange. Mais sept oeuvres avec quatre bis (dont un chinois) c’est aussi lourd à porter.

La 2e Symphonie de Brahms, les extraits du ballet Roméo et Juliette de Prokofiev et le Concerto pour violon de Beethoven ne sont pas des oeuvres légères. Les finesses de la Pavane pour une infante défunte de Ravel et le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy réclament une grande délicatesse de jeu. Quant à Tzigane de Ravel et l’Introduction et Rondo capriccioso de Saint-Saëns, cela exige une grande attention d’accompagnement.

La musique en progrès

A mi-parcours du voyage, la progression technique et musicale se développe à tous niveaux. Le chef et le soliste ont aussi pris leurs marques et se sont adaptés aux conditions locales et au décalage horaire. Après ce périple chinois, la perspective de la découverte de Bombay attise les esprits de tous, Renaud Capuçon n’étant lui aussi jamais venu en Inde.

Sur le plan artistique, l’interprétation générale se déploie. Osmo Vänskä n’est pas un chef de l’instinct et de l’inspiration. Il travaille de façon plus intellectuelle et mentale que physique et affective. Reprises nombreuses de passages courts, sur des notions très calculées («20% moins fort…»), nuances organisées en découpages de progression: les partitions sont décortiquées. Mais au fil du temps, la compacité du son, l’élasticité des lignes et la translucidité des nuances s’installent et compensent certaines lenteurs de tempo. Sonorités pleines, pianissimos infimes et puissance d’attaque: les salles ont trépigné. De leur côté, les organisateurs de tournée et les responsables locaux ont apprécié les prestations et leur accueil public. Il ne sera pas difficile de revenir.