Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire

Philippe Vilain

L’audace du timide

Avec sa «Confession d’un timide», l’écrivain français Philippe Vilain décortique une émotion insaisissable et raconte comment il a appris à vivre avec elle

«Quand je m’exprimais en public, j’étais dépossédé de la parole et de la pensée. Comme étranger à moi-même. C’est incroyable de ne plus se reconnaître. Je devenais un autre, je me faisais peur.» L’homme qui parle ainsi ne souffre pas d’une grave maladie psychique. C’est seulement un timide. Et un écrivain français, Philippe Vilain, connu pour ses romans à tonalité autobiographique. Pour conjurer son affection, il a décidé de lui consacrer un livre, Confession d’un timide, paru récemment chez Grasset: une analyse très fine de ses propres manifestations de timidité ouvrant une perspective large sur cette émotion pas si banale.

Philippe Vilain a fait la promotion de son livre au printemps, et passe à présent une partie de son été à la montagne pour travailler à son prochain roman. Dans un café de Moutiers, en Savoie, il prend le temps d’évoquer le monstre tapi en lui-même, qu’il a empoigné et décortiqué pendant des mois. Sans s’en libérer totalement, il s’est rendu compte qu’on pouvait vivre avec lui, dans la joie même.

A voir et à entendre Philippe Vilain, on douterait presque de sa timidité: posé, pesant ses mots sans hésiter, concentré tant sur le fil de sa pensée que sur les questions de son interlocuteur. Seule sa voix porte peu. Il parle d’ailleurs comme il écrit: d’une façon analytique, pointilleuse, élégante aussi, en perpétuelle quête de justesse. «J’aurais voulu écrire un roman sur la timidité, raconte Philippe Vilain. Mais je n’ai pas réussi à mettre en scène le personnage principal. D’ailleurs, la littérature ne recèle pas de timide charismatique. Julien Sorel chez Stendhal ou Adolphe de Benjamin Constant sont plutôt des craintifs ou des indécis. Et puis, j’avais peur de faire un roman démonstratif.» L’écrivain va donc s’observer lui-même.

Paradoxalement, il a pris conscience de sa timidité tardivement. Il l’a certes ressentie très jeune, «mais encore fallait-il mettre les mots dessus». Trouver les mots, voilà tout le problème de l’absent à la parole. Ce mal déroutant possède des facettes multiples, se manifeste furtivement, surgit «là où l’on vous attend pas». Et puis, le timide se complaît volontiers dans son état de timidité, avoue-t-il.

Puisqu’il faut bien déterminer une origine, pour Philippe Vilain, c’est la honte: l’image de son père se déshabillant complètement dans un bistro après avoir perdu un pari contre ses copains lui est restée, l’a meurtri, a peut-être fait de lui un maudit, comme Cham qui avait vu son père Noé ivre et nu. Ce père, pourtant, malgré son alcoolisme, écrivait après ses heures à l’usine et faisait germer le goût de l’écriture chez son fils.

Puis viennent les années d’école, où il brille par son absentéisme, au propre comme au figuré: «J’avais un blocage, une crainte d’être jugé. Je répondais n’importe quoi, même quand il n’y avait pas de question piège.» Après un brevet d’études professionnel, Philippe Vilain rêve d’écriture, se fixe un âge, 33 ans, pour une première publication. Il y parvient plus tôt, et rédige dans le même temps une thèse de doctorat. Les succès s’enchaînent, il devient un écrivain médiatisé, et après une première expérience «difficile» chez Pivot, en vient à dominer sa hantise de parler en public. «J’ai toujours peur que cela ne ressurgisse. Je reste très vigilant.» Il traîne aussi des échecs cuisants, des maladresses impardonnables, des situations grotesques qu’il détaille dans son livre avec une fine autodérision.

Faut-il préciser que Philippe Vilain ne goûte pas au culte extrême du «positive thinking», du traitement de la timidité par des médicaments ou des sprays à l’oxytocin? «Certes, il y a des cas graves, qui nécessitent d’être suivis médicalement. Mais pourquoi vouloir se séparer d’une partie de soi? On peut la tourner en force positive, en joie. La timidité m’a lié à l’écriture. Et puis, maintenant que tout le monde sait que je suis un taiseux, je peux utiliser cette imperfection comme un refuge confortable.» L’écrivain ne cherche pas à se terrer. En «Normand parisien», selon ses mots, il dit vivre dans son VIe arrondissement comme en province, entouré de bibliothèques et de lieux publics où il aime écrire. Un ermite dans la foule, qui ne dédaigne pas de s’exposer.

Rousseau survient dans la conversation. «Rousseau a une fidélité au ressenti auquel je crois fortement. Même si, dans ses Confessions, il enjolive un peu, il reste sincère. D’ailleurs, faire une autobiographie basée sur des faits me semble impossible. La mémoire crée de la fiction, elle nous fictionne.» La vie même de Philippe Vilain est jalonnée moins d’événements que d’émotions.

L’étiquette d’analyste des états d’âme lui convient bien. «J’ai besoin d’analyser ce qui en nous est incontrôlable. Je cherche à épuiser le sens des choses.» Il confesse que lorsqu’un de ses livres est imprimé il le range et ne l’ouvre plus jamais. Dans le même esprit, il cherche à épurer son écriture, dire l’essentiel en peu de mots. «J’aurais aimé être l’écrivain d’un seul livre, comme Raymond Radiguet avec Le diable au corps.» Il poursuit: «D’ailleurs, on écrit toujours trop de mots. Je finirai peut-être par écrire de la poésie!» Ou par ne plus écrire: «J’aimerais vivre un événement, heureux si possible, qui me fasse arrêter d’écrire. J’aimerais qu’on décide pour moi. Je sais, c’est un désir insensé!»

Tout écrivain ne rêve-t-il pas secrètement de vivre à part entière, sans se contraindre à exister à travers l’écriture? Au fond de lui, Philippe Vilain aspire à sortir de l’état de pénitent, d’excommunié, de cette incapacité profonde d’être relié aux autres qui réunit l’écrivain et le timide dans une même fratrie.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a