Que faire lire à nos enfants lorsqu’on veut lutter contre les normes et les discriminations? Comment sortir des clichés du livre rose pour les petites filles ou des caricatures coloniales pour les enfants racisés? Laura Nsafou répond à toutes ces questions avec son album Comme un million de papillons noirs, illustré par Barbara Brun. Elle y explore la relation qu’Adé, jeune fille noire, entretient avec ses cheveux crépus, qui lui valent d’être harcelée à l’école. L’auteure française, également blogueuse sous le nom de Mrs Roots, dénonce au quotidien le manque de représentation des minorités dans la littérature jeunesse, dont elle a elle-même souffert pendant l’enfance. C’est autour de ces thématiques qu’elle intervient ce vendredi au Salon du livre de Genève.

Sur le livre «Comme un million de papillons noirs»: Un livre pour que les petites filles noires apprennent à aimer leurs cheveux

«Le Temps»: Pourquoi l’identification avec des personnages de fiction est-elle primordiale dès l’enfance?

Laura Nsafou: On se construit par rapport aux médias que l’on voit, à ce qui est véhiculé, représenté, que ce soit dans les livres présentés en classe par les enseignants, les manuels scolaires, les dessins animés… Si ces supports ne nous montrent pas, on a l’impression de ne pas exister. On grandit en ayant la conviction d’être différent parce qu’on est «invisibilisé». On en vient même à penser qu’il y a un problème avec nous. Et c’est terrible parce que si on ne se voit pas, comment peut-on se célébrer, s’aimer, avoir une estime de soi, se penser, s’imaginer, se voir évoluer dans telle ou telle direction et avoir des projets d’avenir? C’est impossible et on demande à des enfants très jeunes de faire un effort d’imagination pour se valoriser à un âge où ils sont en pleine construction.

Aujourd’hui, c’est un véritable enjeu, d’autant plus que le livre est vraiment l’un des premiers supports accessibles aux enfants, en tout cas dans le milieu scolaire. On a besoin, en tant que minorité, d’être face à une société qui nous considère dès l’enfance.

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Comment lutter contre cette «invisibilisation»?

Ce sont souvent des facilités éditoriales qu’il faut questionner. Je pense qu’il y a deux parts de responsabilité. D’abord celle des auteurs et éditeurs: il faut inclure davantage de personnes concernées dans la production même de ces livres. Je n’aurais pas pu écrire Comme un million de papillons noirs de cette façon sans avoir vécu mon enfance en tant que jeune fille noire. Il faut faire confiance aux personnes comme moi, qui ne se sont pas reconnues pendant des années dans la littérature. Mais en tant qu’auteur issu d’une minorité, on fait face à des éditeurs qui nous répondent que ces histoires ne sont pas vendables. Si les personnes concernées ne sont pas présentes directement dans le monde de l’édition, les clichés seront toujours diffusés.

Les parents ont également leur part de responsabilité, en choisissant les livres achetés pour leurs enfants. Leur vigilance doit être permanente parce que l’édition est un marché de l’offre. S’ils encouragent des livres qui offrent de meilleures représentations, les éditeurs vont en tenir compte. C’est le bouche-à-oreille qui fait vivre un livre. Il faut s’interroger sur la diversité et ensuite compléter ces réflexions par la lecture de blogs qui mettent en avant une littérature plus inclusive par exemple. Des associations se mettent également en place autour de ces thématiques, comme Diversité & Kids, avec laquelle j’ai un peu travaillé.

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Comment délivrer ce message de diversité aux enfants? Est-ce que cela passe par l’utilisation d’un vocabulaire approprié, par exemple?

Comme un million de papillons noirs est issu d’une démarche afro-féministe et j’ai fait le choix d’utiliser un vocabulaire très précis et propre à la diaspora africaine. C’était une vraie volonté de faire référence à un imaginaire culturellement et géographiquement situé, en évoquant des fruits antillais par exemple. Il est important pour moi de disséminer ces messages afro-féministes dans la fiction, même si les jeunes lecteurs de mon album, afro-descendants ou non, y verront plutôt un message de valorisation à travers l’émancipation du personnage d’Adé. Je leur laisse le soin de se l’approprier et peut-être qu’ils rechercheront le même message afro-féministe dans d’autres albums par la suite.

Les enfants construisent leur propre sens critique et viennent à ces réflexions par eux-mêmes, mais des livres comme le mien peuvent être un premier support de discussions avec les parents, pour qu’ils se sentent moins démunis. C’est aussi ça l’une des forces de la littérature: ne pas se sentir seul.


Laura Nsafou et Barbara Brun, «Comme un million de papillons noirs», Ed. Cambourakis, 36 pages.

Laura Nsafou participe à la table ronde «Et si Titeuf était une fille? Inclusion et diversité dans la littérature jeunes», Salon du livre de Genève., vendredi 3 mai à 17h.