Elle tire sa valise rouge entre les débris de la fête zurichoise du Sechseläuten sur les trottoirs de la gare. Juste une heure encore avant de sauter dans le train pour Lausanne, où elle joue à Vidy dans Woyzeck mis en scène - en allemand - par Gian Manuel Rau. Elle dira plus tard que c'est la grande chance de l'acteur que d'être nomade. Pour l'instant: «C'est fou, ce qui m'arrive. Les gens autour de moi, l'intérêt des médias!» La Weltwoche a parlé de la «débutante la plus douée depuis longtemps» pour la pièce qu'elle a écrite.

Depuis plus d'un mois, son quotidien déborde de rendez-vous avec les journalistes. Un peu de ce monde qu'elle a côtoyé grâce à ses liens parentaux. Un peu aussi de cette difficulté de débuter dans la vie que l'on retrouve dans les dialogues qu'elle écrit, vifs, parfois minimalistes, souvent tranchants. Son visage est rayonnant, pétillant. Elle aime la vie, veut le dire avec l'écriture, et le répète, malgré les doutes et les ratés de ses personnages.

Elle s'appelle Laura de Weck, elle a 25 ans, et a décidé que le théâtre serait sa vie. «C'est une chance; tant de jeunes n'arrivent pas à opter pour une voie.» Diplômée de la Haute Ecole de Zurich, sa ville, cette comédienne est engagée dès l'automne prochain pour deux saisons au Théâtre de Hambourg, en Allemagne. Mais son théâtre ne s'arrête pas là. Elle écrit. Sa première pièce, Lieblingsmenschen (Amis préférés), déjà publiée chez Diogenes, occupe depuis fin mars le haut de l'affiche du Théâtre de Bâle. Et surtout, elle est mise en scène par Werner Düggelin.

C'est l'un des vieux lions de la scène germanophone. A bientôt 80 ans, il a dirigé le Théâtre de Bâle de 1968 à 1975, abordé Ionesco, Albert Camus et Paul Claudel avant beaucoup d'autres metteurs en scène germanophones, accueilli en résidence des auteurs suisses comme Friedrich Dürrenmatt. Et s'est laissé séduire par la plume de Laura de Weck. Résultat: deux générations face à face, une débutante et un artiste respecté qui se livrentl'un à l'autre. L'histoire remonte à un casting. Elle raconte, encore émue: «Je faisais mes débuts en tant qu'actrice sur la scène professionnelle, sans guère d'expérience. Je lui ai spontanément parlé de mon écriture, comme un bouclier. Il a voulu lire. Je suis sortie en me répétant que j'avais fait la plus grosse ânerie de ma vie.» Dans Lieblingsmenschen, elle a assemblé des dialogues de jeunes de son âge parce qu'elle préfère écrire une pièce plutôt que de se confier à un journal intime. «Cette période d'entrée dans la vie adulte est cruciale. Elle réveille aussi beaucoup d'angoisses. Cette difficulté à choisir son chemin, une fois la formation terminée, à bâtir des relations stables.» Werner Düggelin avouera qu'il connaît peu de jeunes auteurs aussi à l'aise avec le dialogue. Leurs deux noms ont partagé l'affiche. Elle s'est sentie mieux comprise que jamais.

Laura de Weck a succombé au théâtre très jeune. «J'aime quand une réplique, extraite de son contexte, raconte, existe pour son lyrisme, son humour ou ses jeux de sons. Pour cela, le théâtre est unique.» Ses parents, le publiciste Roger de Weck et l'illustratrice Claudia de Weck, sont des fidèles du Schauspielhaus, souvent là où il faut être vu mais, assure-t-elle, son choix du théâtre fut «indépendant». Elle raconte ses souvenirs d'école, son jeu avec la langue et son esprit de nomade encouragé dès l'enfance par d'incessants va-et-vient entre l'Allemagne, la France et la Suisse. Elle aime écouter les gens, s'agripper à leurs conversations.

Les cigarettes se sont empilées, sans nervosité. 9h20. Le train pour Lausanne n'attend pas. Ce soir, Vidy. «Tout le monde m'a dit que c'était un grand théâtre.» Le français est la langue maternelle de Laura de Weck, celle qu'elle ne pratique plus qu'avec ses grands-parents. Et la fait rougir. «Oui, jouer en français m'intéresserait un jour ou l'autre. C'est la langue de l'enfance, celle de l'intuition.»