Rencontre

Laure Adler: «Il faut faire confiance aux femmes»

Invitée à Genève pour l’inauguration d’une exposition sur Isabelle Eberhardt, l’essayiste plaide pour que soient reconnus l’imaginaire et l’audace au féminin

Depuis 2006, Laure Adler, journaliste et écrivaine, défend des figures féminines dans une collection de beaux livres où les femmes qui lisent, qui écrivent ou créent sont «dangereuses». Qui de plus «dangereuse» qu’Isabelle Eberhardt, qui fut à la fois journaliste, autrice et une audacieuse aventurière, sautant par-dessus les frontières du genre et celles qui séparent l’Orient de l’Occident. On l’oublie souvent, sa vie courte et passionnée a commencé dans le quartier des Grottes à Genève.

Afin de saluer l’ouverture, cette semaine à la Maison Tavel, d’une exposition consacrée à Isabelle Eberhardt, De l’une à l’autre, la Maison de Rousseau et de la littérature a invité, ce jeudi, Laure Adler pour une conversation avec Karelle Ménine, commissaire de l’exposition, sur la place des femmes dans l’histoire. L’occasion de revenir sur cette question avec Laure Adler et sur son livre, paru chez Flammarion en octobre, Les femmes artistes sont dangereuses.

Le Temps: Les femmes qui voyagent sont-elles dangereuses?

Laure Adler: Cela dépend de la période et des femmes. Mais oui! Une des injonctions dans l’histoire des femmes était de rester enfermées dans leur foyer. Depuis l’aube de l’humanité, il leur a toujours été demandé de régenter l’espace domestique. Elles pouvaient s’occuper de l’intérieur, mais l’extérieur ne leur était pas permis. Et ça a duré jusqu’au XIXe siècle. Même si, dans le cadre de l’esprit des Lumières, certaines femmes issues de la haute bourgeoisie appartenant notamment à des cercles littéraires ont beaucoup voyagé en Europe.

Il faut attendre le XIXe et le début du XXe siècle pour voir des femmes voyager. Aujourd’hui, c’est fini. Mais disons que jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, oui, les femmes qui voyagent sont dangereuses.

D’où vient cet adjectif de «dangereuses» qui, depuis 2006, accompagne vos livres?

C’est une trouvaille qui est le fait d’un homme: Stefan Bollmann, historien de l’art allemand. Il a compris en regardant des tableaux qui appartenaient au XIXe siècle que les femmes qui lisaient pouvaient apparaître comme dangereuses dès lors qu’elles s’emparaient d’un savoir. Il a commencé une encyclopédie visuelle autour des tableaux représentant des femmes qui lisaient.

A la Foire du livre de Francfort, Gilles Haéri, qui était alors PDG de Flammarion, est tombé sur son travail. J’étais auteure chez Flammarion et Gilles Haéri m’a proposé de travailler sur ce concept. C’est comme ça qu’a commencé la collection.

Vous vous êtes d’abord consacrée, dans vos écrits, à des figures de femmes singulières – Marguerite Duras, Hannah Arendt ou Simone Weil, pourquoi depuis quelque temps ces collections, ces portraits multiples?

Je milite depuis que j’ai 20 ans. J’en ai 68 aujourd’hui et je n’ai pas changé dans mes engagements. Ma génération a eu la chance de militer à la naissance du MLF. Ça a construit mon rapport au monde, à la démocratie, aux autres. Je pense toujours aujourd’hui que la cause des femmes est essentielle.

Un combat à mener, pour moi, c’est de montrer le rôle des femmes dans notre Histoire, avec un grand H. Ça n’est pas fait. Donc tout ce qui peut contribuer directement ou indirectement à faire connaître l’importance des femmes dans l’histoire de notre pensée peut faire avancer leur cause. Je suis une modeste contributrice de cette histoire-là.

Vous notez ce paradoxe: les femmes sont massivement représentées dans les œuvres, mais en sont rarement les créatrices…

C’est l’histoire de la domination masculine. Pour pouvoir créer, les femmes doivent sortir leur univers symbolique de leur tête, de leur cerveau, représenter le monde autrement que ce qu’elles voient. Leur étaient dévolus la décoration, l’apparat, tout ce qui relève de l’intérieur des maisons, la peinture des fleurs et des salles à manger, des visages d’enfants. Jusque-là, tout allait bien. Mais dès qu’elles ont commencé à montrer la féminité autrement que ce qu’en font les hommes, ça s’est gâté.

Aujourd’hui, la cote des artistes femmes, même reconnues, demeure plus basse que celle des hommes…

Elles restent minoritaires dans le monde occidental et surtout dans le monde non occidental. Moins de 10 à 15% de femmes sont présentes dans les musées du monde entier. Les expositions de femmes sont toujours des exceptions. Heureusement, une jeune génération de conservatrices arrive, déterminée à faire connaître des artistes femmes.

Que cherchiez-vous avec ce livre?

Une prise de conscience. L’univers des femmes est extrêmement riche. Il faut faire plus confiance aux femmes à la fois dans leur scientificité, leur rigueur, leur intellectualisme, mais aussi dans leur imaginaire. Il ne faut pas avoir peur de l’imagination des femmes, au contraire. Elle peut nous aider à vivre plus intensément le monde.

Même s’il y a encore ce côté «dangereux»: regardez Louise Bourgeois et ses araignées, Annette Messager qui sexualise le corps féminin. Le combat des femmes passe aussi par la connaissance, pour nous qui ne sommes pas artistes, de cet imaginaire des femmes. L’exposition de Paula Rego qui vient de s’achever au Musée de l’Orangerie à Paris en est un exemple magnifique…

Vous citez Virginia Woolf: «Il faut être femme masculine ou homme féminin».

J’adore cette phrase. Je pense qu’elle est très profonde. Chaque être humain a sa part masculine et féminine. Nous avons des caractères sexuels, mais aussi la double acception à l’intérieur de nous. Cette fécondation, cette complémentarité du masculin et du féminin est une richesse qui va nous permettre de comprendre encore plus notre propre liberté. C’est l’acceptation et la reconnaissance de ces deux caractères qui permet l’affranchissement, l’émancipation, l’indépendance, etc.

Isabelle Eberhardt, qui se travestissait, est typiquement quelqu’un qui a su jouer de ça…

Elle a fait semblant d’ignorer son origine sexuelle pour pouvoir vivre ce qu’elle voulait vivre. Et elle a joué du genre en étant extrêmement audacieuse, courageuse, en ne se contentant jamais du sexe qu’elle avait reçu en héritage. Elle a démoli l’idée d’infériorité féminine, à la fois physiquement et intellectuellement.


Laure Adler et Camille Viéville, Les femmes artistes sont dangereuses, Flammarion, 144 p.
Isabelle Eberhardt, de l’une à l’autre, exposition de Karelle Ménine à la Maison Tavel du 18 janvier au 7 avril 2019.
Vernissage jeudi 17 janvier, dès 18h30 à la Maison Tavel, puis rencontre avec Laure Adler et Karelle Ménine à 19h30.

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