Lauren Bacall a lancé son dernier regard

Cinéma La veuve de Humphrey Bogart s’est éteinte mardi à New York, à 89 ans

Star et femme de tête, elle était surnommée «The Look»

Elle avait été la moitié d’un couple mythique mais survécut à son mari Humphrey Bogart pour devenir vraiment elle-même. En quarante films à peine, dont vingt tournés avant l’âge de 60 ans, cette actrice aura aussi imposé un style: celui de la blonde intelligente à qui on ne la fait pas. Du Port de l’angoisse de Howard Hawks à Dogville de Lars von Trier, une drôle de carrière pleine de trous, partagée entre Hollywood et Broadway, sans oublier de vivre. Star mais pas dupe, Lauren Bacall était une vraie femme libre.

Son surnom de «The Look» (le Regard) venait de ses premiers films, lorsque, toute jeune et timide, elle avait pris l’habitude de lancer ses regards par en dessous, la tête légèrement inclinée en avant. Sexy en diable! Mais ce regard de plus en plus assuré et pour finir lourd, voire noir, sera resté sa signature jusqu’au bout. Même une fois sa beauté envolée, elle garda une classe extraordinaire.

Par ailleurs, Lauren Bacall était aussi juive, à une époque où cela pouvait être un sérieux handicap. Née le 16 septembre 1924 à New York, son vrai nom était Betty Joan Perske. Fille d’une mère (née Weinstein-Bacal) immigrée de Roumanie et d’un père d’origine polonaise, elle était la cousine, via le frère de son père, de l’ancien président israélien Shimon Peres (Szymon Perski). Après le divorce rapide de ses parents, elle grandit auprès d’une mère secrétaire qui, par son amour, l’aurait «persuadée qu’elle pouvait conquérir le monde».

Alors qu’elle est à peine majeure, sa beauté lui vaut de débuter comme mannequin. La suite appartient à la légende de Hollywood. Remarquée en couverture du magazine de mode Harper’s Bazaar par l’épouse du cinéaste Howard Hawks, elle est invitée par ce dernier à Hollywood et aussitôt prise sous contrat. A 19 ans, elle partage l’affiche du film d’aventures Le Port de l’angoisse (To Have and Have Not, d’après Hemingway) avec un certain Humphrey Bogart, puis le trio enchaîne avec le policier Le Grand Sommeil (d’après Chandler). Avec son partenaire, 44 ans et marié, c’est le coup de foudre. Ils devront attendre son divorce pour pouvoir convoler, en 1945.

A l’écran, dirigée par un pygmalion qui la modèle selon ses fantasmes, Bacall impose une assurance amusée de vamp (on se souvient de son fameux «Si vous avez besoin de moi, vous n’avez qu’à siffler») qui finit par se révéler brave fille. Dès lors, Bogart et elle incarnent une sorte de couple glamour idéal, qui évolue encore dans deux polars, Les Passagers de la nuit de Delmer Daves et Key Largo de John Huston. A la ville, ils ont deux enfants, donnent des fêtes, militent contre le maccarthysme. Mais Bogart souffre bientôt d’un cancer.

Durant les années 50, l’étoile de Lauren Bacall ne brille que sporadiquement. Après deux beaux films signés Michael Curtiz, La Femme aux chimères (Young Man with a Horn, avec Kirk Douglas) et Le Roi du tabac (Bright Leaf, avec Gary Cooper), ses exigences lui valent des suspensions à la Warner. Elle sera encore splendide dans deux films de Vincente Minnelli, La Toile d’araignée (The Cobweb, avec Richard Widmark) et La Femme modèle (Designing Woman, une comédie avec Gregory Peck), sans oublier le génial mélodrame de Douglas Sirk Ecrit sur le vent. La même année, en 1957, Bogart meurt. Après une brève aventure avec Frank Sinatra, Lauren Bacall décide de quitter Hollywood pour refaire sa vie à New York.

Un bon choix? Le succès de la comédie de George Axelrod Goodbye, Charlie fait d’elle une des reines de Broadway et, en 1961, elle en épouse un des rois, Jason Robards, avec qui elle a un fils. Cactus Flower (1200 représentions en quatre ans!) et la comédie musicale Applause (d’après All about Eve de Joseph Mankiewicz) confirment son statut, mais l’alcoolisme de son mari les mène au divorce (1969). Quant aux appels de Hollywood, désormais pour des rôles secondaires, ils se font rares: Une Vierge sur canapé (Sex and the Single Girl de Richard Quine, face à Henry Fonda), Détective privé (Harper de Jack Smight, avec Paul Newman), Le Dernier des Géants (The Shootist de Don Siegel, face à John Wayne dans son dernier rôle) et guère plus.

Alors qu’elle est toujours perçue par le public comme la veuve de Bogart, Lauren Bacall s’affranchit en publiant en 1979 Par moi-même, une des plus belles autobiographies d’actrice (un deuxième volume suivra en 1994, Now/Seule). Elle triomphe encore sur scène dans Woman of the Year, d’après un film avec Katharine Hepburn et Spencer Tracy, et sort avec son partenaire Harry Guardino. A Londres, Harold Pinter la dirige dans Doux Oiseau de jeunesse de Tennessee Williams et elle est citée à l’Oscar pour son rôle de mère de Barbra Streisand dans Leçons de séduction (The Mirror Has Two Faces, 1986). Mais la soixantaine sonnée, le déclin devient inéluctable.

Elle résistera mieux que d’autres, apparaissant encore chez Robert Altman (HealtH et Prêt-à-porter), Lars Von Trier (Dogville et Manderlay), Jonathan Glazer (Birth) ou Paul Schrader (The Walker, 2007). Mais elle se compromet aussi dans des médiocrités aussi invraisemblables que Le Jour et la Nuit de Bernard-Henri Lévy. Qu’importe, elle était devenue un personnage: l’esprit acerbe, férocement anti-républicaine, déçue par la gent masculine, elle refusait d’être considérée comme une légende vivante. «Je ne suis pas une has been, je suis une «qui sera.» Une femme modèle, assurément.

A l’écran, Bacall impose une assurance amusée de vamp