Assise sur le gazon de Genève-Plage, une jeune mère lit Moby Dick. Pendant ce temps, les voies respiratoires de ses enfants sont maintenues hors de l’eau par des brassards fluos. Moi aussi, j’ai voulu lire Moby Dick. J’ai sauté tous les passages trop exigeants, c’est-à-dire presque tout le livre. Cette jeune mère, en revanche, le lit sans lever la tête, totalement concentrée, comme si le suspense y était intenable, ou comme si elle avait elle-même pratiqué la pêche à la baleine.

Un moment, je l’ai suspectée de dormir. Qui ne serait pas fatigué avec des petits aussi bondissants? Non, elle ne dort pas. Elle tourne les pages. Un rendez-vous? Je vous attendrai à la piscine en lisant Moby Dick? Non, ça, c’était à mon époque, avant les smartphones. Maman! Sa fille l’appelle pour lui montrer comment elle tord le bras de son frère. Toutes les mères lèvent la tête sauf une. Je me rends à l’évidence, elle est bel et bien plongée dans Moby Dick.

Livre tout chaud

Je n’ai jamais lu Proust non plus. Par contre, j’ai récemment acheté Proust, Prix Goncourt. Une émeute littéraire. Je me réjouis de le découvrir… une fois que j’aurai lu Proust. Les monuments ne conviennent pas à mes habitudes. Je lis par petits bouts. Le soir, je me couche en pensant au plaisir que j’aurai à lire au lit, mais le livre me tombe des mains. Le matin, il est tout chaud.

J’ai acheté Les Routes de la soie, de Peter Frankopan. Je me réjouis que ce livre foisonnant d’informations élargisse ma connaissance du monde. Mais j’aimerais bien que l’on me voie le lire. A la maison, il est posé bien en vue. Maman lit un livre sur la Route de la soie, tu te rends compte! Ce genre de réaction serait un bon départ de la part de mes adolescents. Quand je le lis dans le train, ça va mieux. Je sens des regards. Sauf qu’il ne faudrait pas recroiser les mêmes pendulaires, qui s’apercevraient que je n’ai pas dépassé le chapitre un. Ce n’est pas la faute du livre, par ailleurs excellent, mais de ma propre tendance à l’engourdissement.

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Plus jeune, je lisais Mickey Magazine. Une vraie passion. Je ne voulais pas de l’abonnement, trop ringard. Je voulais aller jusqu’au kiosque chaque semaine acheter mon exemplaire. J’aurais descendu l’Amazone en pirogue pour l’avoir. Quelques années plus tard, j’étais moins fière d’acheter ma dose mensuelle de romans Harlequin. Je ne sais pas s’ils existent toujours. La collection Harlequin déclinait les rencontres amoureuses comme on décline aujourd’hui les meurtres. J’étais friande de la collection blanche, celle où un médecin ténébreux tombe amoureux d’une infirmière lumineuse. Elle me tenait alerte jusqu’à tard le soir sans problème. Je m’endormais seulement une fois mon livre terminé. Au matin, il était vraiment chaud.

Promesse de mariage

A cette époque, j’avais déjà acquis une bonne compréhension des relations amoureuses grâce aux contes. A ma grande surprise, les livres poussiéreux rangés en bas de la bibliothèque de mes parents n’étaient pas des dictionnaires, mais une collection de contes tout à fait délicieux. Invariablement, ils se terminaient par une promesse de mariage. Je les ai dévorés. Ils m’ont enseigné qu’en fait, nous, les filles n’avions rien à faire de particulier pour attirer l’homme que le destin nous réservait. Il suffisait d’être belle, de bonne composition si possible, et d’attendre. A coup sûr, un prince, ou tout du moins un cavalier de la cour, allait passer et rendre hommage à notre charme. Une fois entrée dans l’adolescence, j’ai compris que ça n’allait pas être aussi simple.