Hier, je me suis endormie au soleil en lisant Moby Dick. Maintenant, il est poché sur ma poitrine, blanc sur fond rouge. Enfant, j’ai passé des heures entières à goger dans des bains de vinaigre de cidre pour soulager mes coups de soleil. Ici, au Bouveret, nous avons la chance d’occuper quelque temps un cabanon près de la rive, alors je n’ai pas besoin de baignoire. L’eau est bonne, sauf si l’on s’approche du courant glacé du Rhône qui se déverse dans le Haut-Lac.

J’aime les gros livres. Pas les gaufrés, les vrais gros, ceux qui contiennent beaucoup de mots. Et même si Moby Dick n’en compte de loin pas autant que Guerre et Paix, il reste gros. J’aime m’immerger. Un roman ne me rendra plus tendre qu’au bout d’un temps long. Je crois pouvoir dire que certains classiques russes ont eu cet effet sur moi.
J’aime les gros livres mais pas me sentir prise en otage par eux. Le sentiment de vouloir absolument connaître la fin de l’histoire m’est insupportable. Si on me met un meurtre, un secret de famille et un adultère, je flaire le coup monté mais je marche quand même. J’ai lu La Vérité sur l’affaire Harry Quebert pour savoir si oui ou non ils avaient couché ensemble. Je ne le sais toujours pas.

Mes proches, ces parasites

Je n’accepte d’être kidnappée que par une seule auteure, Elizabeth George. Pour elle, je saute dans le coffre de la voiture pieds et poings liés, un morceau de scotch déjà collé sur la bouche. Pour elle, je laisse ma famille péricliter, du linge sale s’empiler et des bactéries survoltées se multiplier dans les pièces d’eau. Seules les actions incompressibles sont expédiées, par exemple… non, je ne trouve pas d’exemple. Tous les dix-huit mois depuis trente ans, je quitte tout pour elle. Ma vie intérieure devient une fête, mes proches des parasites.

Elizabeth George a écrit 20 tomes en trente ans, une vitesse de croisière tout à fait raisonnable si l’on considère le niveau technique de ses enquêtes et la minutie avec laquelle elle décrit les affaires confiées à son équipe d’enquêteurs de Scotland Yard. Tous les dix-huit mois, je retrouve l’inspecteur Thomas Lynley et son acolyte Barbara Havers, personnage de femme amochée, sans grâce, sans amis, accro aux burgers et à la cigarette. Elle prend plusieurs tomes pour aller enfin chez le coiffeur, plusieurs autres pour découvrir les joies d’un pantalon bien coupé, une quinzaine pour sourire à un homme. C’est pas le bon. Elle trébuche, annule tous ses progrès et réapparaît vêtue d’un bas de training informe. J’adore cette lenteur.

Soixante jours de ma vie

Quand je termine un roman d’Elizabeth George, je me sens vide pendant plusieurs jours. Elle, elle va bien. Elle vaque à ses occupations. Elle mange, elle dort, elle rit, elle part en vacances. Cette attitude désinvolte me mettrait en colère si je n’étais pas persuadée que son prochain livre est déjà en train de s’inventer dans sa tête. Elle a développé des relations tellement intimes avec ses personnages qu’il ne lui reste plus qu’à leur donner des impulsions. Non, je ne suis pas fâchée contre Elizabeth George. C’est juste qu’elle pourrait écrire un peu plus vite parce que en tout j’ai passé 60 jours de ma vie à la lire et 10 645 autres à l’attendre.