Livres

Laurence Boissier, l'humour comme une politesse

L’écrivaine genevoise est aujourd’hui aux Journées littéraires de Soleure et recevra lundi le Prix Pittard de l’Andelyn à la Fondation Bodmer, à Genève, pour son roman «Rentrée des classes»

Laurence Boissier pratique l’autodérision comme une politesse. Lorsqu’on lui parle de son premier ouvrage publié, elle confie: «Oh mon dieu… Le texte n’était pas assez bien…» Pourtant, Projet de salon pour Madame B, publié en 2010 chez Art & Fiction, est un beau livre d’artiste (aujourd’hui épuisé). Des aplats de couleur sérigraphiés y forment un nuancier d’humeurs («Blanc meringue», «Vent de sable», ou «Tabac blond»…). Ils sont accompagnés par un texte court, mais savoureux, qui met en scène le sex-appeal irrésistible d’une femme épanouie, qui ressemble à l’auteure. Jusqu’à la chute, où le besoin de plaire est cruellement mouché. Faire rire de soi, déjà. C’est l’arme d’une timide.

On imagine Laurence Boissier mettre au point cette technique à l’adolescence, lorsque son corps s’est développé trop vite, trop haut. «Etant donné que mon physique misait inconfortablement sur la hauteur, je passais mes slows assise» raconte-elle dans le texte «La piste de danse», extrait d’Inventaire des lieux. Une manière de se minimiser, de paraître moins grande, moins douée qu’elle n’est. Depuis cette entrée en littérature, l’auteure née en 1965 a pourtant enchaîné les succès. Le recueil de proses Inventaire des lieux lui a valu le Prix suisse de littérature en 2017, le roman Rentrée des classes s’est vu décerner cette année le Prix des lecteurs de la ville de Lausanne, et recevra lundi 14 mai le Prix Pittard de l’Andelyn.

Pérégrinations professionnelles

Laurence Boissier consacre aujourd’hui sa vie à l’écriture, entre des performances avec le groupe littéraire suisse Bern ist überall et des résidences (elle a passé un mois à écrire en Inde, près de Bangalore, en janvier dernier). Qu’est-ce qui l’a amenée à l’écriture? «C’est par défaut. J’ai vite compris que je n’avais pas de talent pour le reste.»

Elle a commencé par s’engager deux ans au CICR, peut-être pour suivre les traces de son père. Elle a passé un an à Belgrade, au début de la guerre de Yougoslavie; un autre en Afrique du Sud, à visiter les détenus dans les commissariats. «Je suis empruntée. Je n’ai pas été très efficace comme déléguée, j’étais jeune. Donc évitons d’en parler…» Laurence Boissier, qui «n’a jamais rien compris» à sa vie professionnelle, bifurque alors vers un poste à l’Etat de Genève, à l’Office cantonal de l’énergie, qu’elle a beaucoup apprécié. Elle y reste dix ans puis entre aux Beaux-Arts, sans s’expliquer pourquoi on l’a sélectionnée… «Un mystère total. Je n’avais aucune idée de l’art, complètement à côté de la plaque.» Elle s’étonne que son dossier de dessins «plein de grandes femmes nues au fusain, sur de très grandes feuilles de papier» ait pu lui ouvrir les portes de l’HEAD.

A l’entendre, elle n’était pas douée du tout pour les arts visuels, mis à part pour trouver des titres à ses œuvres. Après un travail de diplôme sur Le Corbusier, elle devient architecte d’intérieur. «Mais je me suis rendu compte le jour de mon diplôme que j’avais fait une grosse erreur», à savoir oublier de prévoir des escaliers dans un projet de maison. «De toute façon, je m’intéressais à l’architecture vernaculaire, rudimentaire, troglodyte… Donc je n’étais pas du tout à ma place comme architecte d’intérieur…»

L’écriture comme de l’architecture

L’écriture, c’est de l’architecture aussi? Elle acquiesce. Ses lecteurs reconnaîtront des similitudes entre sa façon de décrire son parcours professionnel, et l’humour retenu mais ravageur, le sens du tragique de ses textes. On pense à un Buster Keaton impassible, qui mettrait ses fiascos en scène avec génie. A l’humour d’Antoine Jaccoud aussi, son ami du collectif littéraire Bern ist überall. «C’est lui qui m’a faite. Sans Antoine, je ne serais rien», explique Laurence Boissier. «Sur la base d’un seul texte, il m’a permis d’entrer dans Bern ist überall, c’était de la folie! Les membres de ce collectif sont des monstres sacrés. Imaginez, Pedro Lenz, Beat Sterchi, etc. Quand ils sont dans la pièce, je sors à reculons!»
Parfois, il faut renoncer à ce qui nous réussit trop bien. Laurence Boissier traque ses traits d’humour. «Mon éditeur chez Art & Fiction me reprend beaucoup, à ce sujet, cela m’aide. Arrête de ramener ta fraise, me dit-il! Et il coupe mes chutes. C’est au lecteur de choisir s’il veut rire ou non.»

L’auteure continue de mettre beaucoup d’elle et de sa biographie dans ses textes. C’est le cas de Rentrée des classes, qui s’inspire de son enfance dans la Genève des années 1970, et raconte une famille confrontée à la disparition d’un père. Un ouvrage qui a amusé ses lecteurs, autant qu’il les a émus. «Dans le livre, le père de mon personnage, Mathilde, a disparu. Le mien est décédé en 1974 dans un accident, mais on ne m’a pas dit qu’il était mort. On n’a pas prononcé le mot. J’ai continué à penser qu’il était vivant et je l’ai attendu.» En 2019 sortira un second roman, la suite de Rentrée des classes.

Elle parle de ses goûts littéraires. Kipling et Alan Alexander Milne, l’auteur de Winnie l’ourson. «Vous pouvez lire cent fois Winnie-the-Pooh, vous n’en avez jamais marre.» Elle affectionne les auteures britanniques comme Iris Murdoch, en particulier son roman La mer, la mer, qu’elle lit dans le texte, même si elle se défend de bien parler anglais. Et tous ces étés qu’elle a passés enfant sur les plages de Cornouailles? Et sa mère, originaire du pays de Galle et d’une famille de mineurs? Laurence Boissier botte en touche et évoque la crème double de Cornouailles, «bien plus jaune que celle de Gruyère».

Parfois, il faut renoncer à ce qui nous réussit trop bien

Elle a deux enfants et un mari qui fait du kitesurfing et de la plongée, entre autres choses. «Il est bien brave», commente-t-elle. On pense aussitôt au texte «Le lac», dans lequel elle relate sa première et sa dernière expérience de ski nautique. Le sport ne la tente pas, pas plus que la montagne. Mais les Alpes seront au cœur d’un autre texte à venir, en 2019. «Cela fait des années que je m’intéresse aux Alpes. J’ai écrit des pages et des pages, tout cela pour accoucher d’une souris…» Elle entamera un tour du Mont-Blanc, le 15 juillet, pour se documenter. «Je ne sais pas comment je vais faire, je n’ai absolument aucun muscle sur tout le corps.» A l’entendre, elle ne serait bonne à rien. Samuel Beckett, lorsque Libération lui avait demandé pourquoi il écrivait, n’avait-il pas répondu: «Bon qu’à ça»?


Les 11 et 12 mai, Laurence Boissier est aux Journées littéraires de Soleure, qui fêtent leur 40e édition: 
Le 14 mai à 18h30, à la Fondation Martin Bodmer, l’auteure reçoit le Prix Pittard de l’Andelyn de création littéraire 2018 pour «Rentrée des classes» (art&fiction)
Le 5 juin, lecture de textes inédits à la librairie de la Louve, à 19h.

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