En quittant le théâtre du Châtelet il y a un an, Laurence Marchand a plongé dans la fourmilière de Verbier avec un seul désir: offrir au public l’accès libéré au classique. Faciliter encore plus l’entrée et la fréquentation du festival valaisan. Avant son ascension sur les sommets helvétiques, la jeune fille de Saintes, en France, a dû faire preuve de ténacité pour sortir des sillons creusés par une famille de juristes, et être la première femme de la lignée à embrasser une carrière de «saltimbanque».

A 15 ans, Laurence est bénévole au fameux festival baroque de sa ville natale. Elle y attrape le virus musical et sait que sa vie se fera dans ce monde. La fille de Philippe Marchand, avocat, homme politique influent et ministre de l’Intérieur sous François Mitterrand, baigne dans l’univers légiste et l’engagement politique. Son destin la porte ailleurs.

Après des études de droit, Laurence Marchand change de cap contre toute attente familiale. Ce sera d’abord le management culturel, puis l’histoire de l’art, le mécénat culturel, la production, le management et l’administration dans le domaine musical. Enfin, elle rejoint Jean-Pierre Brossmann puis Jean-Luc Choplin au Châtelet, pour quinze ans d’une intense activité. La voici aujourd’hui à Verbier.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a décidé à rejoindre le festival?

Laurence Marchand: Un vrai coup de cœur! Des amis m’y invitaient chaque année. Mais après 225 levers de rideau par an, je fuyais la musique et les spectacles. Pour les 20 ans du festival, j’ai cédé. Quand je suis arrivée, j’avoue que j’ai été bluffée et bouleversée par ce que j’y ai découvert.

- De quoi s'agissait-il?

- En dehors du cadre somptueux, ce qui m’a touchée c’est la dimension éducative et de transmission. Je me suis dit: ils sont complètement fous avec trois orchestres de 250 jeunes. Le premier concert que j’ai entendu, c’était avec Kent Nagano dans le Sacre du printemps. J’ai trouvé cet orchestre absolument inouï. C’est l’un des plus beaux sacres que j’aie jamais entendu de ma vie. Et puis dans une des masterclass, j’ai vu Alfred Brendel tourner les pages d’une pianiste de 14 ans. J’ai pensé: ils font ici ce qu’on ne fait nulle part ailleurs. C’est pour ça que je suis venue à Verbier. Parce que c’est un festival de création, de production, où on ne se contente pas de répéter ad vitam aeternam ce qui peut se faire partout. J’ai été saisie par la philosophie de Verbier.

- C’est-à-dire?

- Cette volonté de transmission, l’énergie qui s’en dégage, très puissante, et l’impression d’être dans un espace de liberté totale, autant pour les artistes que pour le public. On n’est pas enserré dans un cadre. Vous pouvez librement composer votre journée au gré de vos envies, dans une profusion d’activités musicales. J’ai adoré l’atmosphère, le côté «fabrique à musique». Le fait que c’est un festival de musique classique, mais pas classique dans sa façon de penser. Un lieu où réviser constamment la façon dont on donne à entendre les œuvres.

- C’est votre credo?

- Oui, je pense que c’est un des vrais sujets aujourd’hui. La musique classique est la même depuis des siècles et nous avons le devoir, si nous voulons en assurer la pérennité, d’en réinventer le modèle. Et puis le choix du nouveau directeur musical qui succédera à Charles Dutoit a aussi été décisif.

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- On entend le nom de Valery Gergiev

- Je n’ai rien à répondre. Ce sera révélé le 7 décembre 2017.

– Quels changements apporter à ce festival très clairement défini sur les grands noms et la formation?

- On n’a pas de salle. C’est un grand «cirque». Cela fait partie des sujets abordés, autre projet très stimulant pour moi. Le public est finalement assez attaché au charme de la tente. Mais les conditions acoustiques sont problématiques. Il y aura une nette amélioration à partir de 2018 car nous allons construire, en collaboration avec l’EPFL, un toit acoustique. On ne sera déjà plus dépendants de la météo.

- Quels sont vos premiers objectifs?

- Pour l’instant, c’est d’améliorer au maximum les conditions d’écoute et tout ce qu’on peut faire pour le public. J’ai constaté en arrivant que tout était prioritairement tourné vers les artistes qui sont extrêmement bien accueillis, et c’est tant mieux. Mais la nécessité absolue aujourd’hui, c’est de choyer le public.

- Comment?

- Beaucoup de gens possèdent des chalets, et leurs budgets sont conséquents. La question est d’aller vers les autres. On a créé tout un système de navettes. A l’issue des concerts, les gens pourront redescendre à Martigny pour prendre les derniers trains vers Genève ou Lausanne. Nous avons aussi conçu des systèmes de package, notamment pour la 2e semaine. Entre les prix des chambres, les billets et les restaurants, le coût est moins élevé de 30%. Et on va développer une offre globale qui inclura absolument tous les services. Chambre, billet, rando à vélo, visite de sites, all included.

Un fort ancrage sur le territoire est aussi vital. Pour tous les festivals, les locaux ont un peu la sensation que les gens de l’extérieur, ou qui viennent de la «capitale», sont privilégiés. Ils ont le sentiment d’être un peu exclus, même si l’impact sur la commune et la région est énorme. Cette année, il y aura une grande fête d’ouverture pour toute la population.

- Le rythme de croisière est-il en perte de vitesse?

- Il y a une grande contradiction: on a les interprètes les plus jeunes et les plus talentueux du monde, la pépinière de toutes les grandes formations symphoniques internationales et des solistes internationaux. Le public est enthousiaste, très «supporteur», et proche des artistes. Mais il a un peu tendance à évoluer dans une sorte d’entre-soi. La question est de savoir comment sortir de cet entre-soi, et de faciliter l’accès à tous. On a totalement repensé la politique de la billetterie. Pass jeune pour les moins de 30 ans, pour les familles. On propose 12 000 billets à moins de cinquante francs, par exemple.

- Comment transformer le festival en en gardant l’esprit?

- C’est un des grands enjeux. Il faut absolument rester sur le concept de musique savante. Mais qui dit savant ne dit pas forcément excluant. «Populaire et sophistiqué», c’est une idée développée au théâtre du Châtelet à Paris, et ça a cartonné. Pour moi, il faut vraiment travailler dans cet esprit-là. Ne jamais renoncer à l’excellence et à l’exigence mais toujours se demander comment susciter du désir, de l’appétence.

- Après le règne classique de Jean-Pierre Brossmann, Jean-Luc Choplin a amené la comédie musicale au Châtelet. Cela vous a-t-il influencée?

- Il n’a pas fait que ça. C’était un tiers seulement de notre activité, mais l’idée était de renouer avec la mémoire. Après de longues réflexions, nous avons opté pour commencer par le Chanteur de Mexico, qui n’avait pas été donné dans la maison depuis un demi-siècle, mais était inscrit dans l’imaginaire collectif. Notre ambition était de traiter la comédie musicale au même niveau que l’opéra. La production a été un succès énorme. Personnellement, j’estime qu’il n’y a pas de différence de niveau entre les œuvres de Stephen Sondheim et celles de Maurice Ravel. Je n’évolue pas dans la hiérarchie des genres.

- Votre implication artistique est importante…

- Je suis venue parce que je suis en adéquation avec les projets inventés par Martin Engstroem, son engagement dans l’éducation et la découverte de jeunes talents. Il me semble aussi important de renouer avec l’esprit fondateur des débuts du Verbier Festival. Il y avait également des expériences de théâtre et de danse extraordinaires avec Claude Régy, Marthe Keller… C’était aussi un festival de découvertes.

Aujourd’hui on évolue plus dans une forme de consécration des grandes valeurs classiques. Il ne faut surtout pas renoncer à l’ADN du Festival et à son esprit d’invention. Pour le 25e anniversaire, on aimerait monter une très grande exposition photographique et éditer un catalogue. Il faut savoir que tous les plus grands photographes de la planète sont montés à Verbier, comme Christian Lutz ou Jaydie Putterman. En collaboration avec Vevey Images, on souhaiterait faire un livre sur tous ceux qui ont œuvré à Verbier.

- Un Verbier plus métissé?

- Pour moi ça doit être ça. La musique avant tout, mais aussi la nécessité de dialoguer avec les autres univers artistiques, arts visuels, danse. La pérennisation du Verbier Festival repose encore sur la construction d’une salle qui ne serait pas uniquement un auditorium mais un centre international dédié à l’éducation artistique et pouvant dialoguer avec les arts visuels et numériques. Le modèle mis en place au sein de l’EPFL avec le département Art and Innovation est très ambitieux car décloisonné et créatif. La réalisation innovante de la numérisation des archives du Montreux Jazz est un exemple à suivre absolument. «Verbier for ever», voilà mon ambition pour le Festival.


Festival de Verbier, du 21 juillet au 6 août.