Portrait

Laurence Mattet, la mémoire vive des peuples oubliés

La directrice du musée et de la Fondation culturelle Musée Barbier-Mueller gère la plus grande collection d’art non occidental en mains privées. Les travaux de quatre chercheurs seront présentés ce mardi à Genève

Son bureau, véritable caverne d’Ali Baba, regorge de livres d’art primitif. Elle préfère le terme d’art non occidental. Par pudeur, Laurence Mattet n’aime pas parler d’elle. C’est la première fois d’ailleurs qu’elle accepte de se dévoiler. Si elle a accepté de se prêter à l’exercice, c’est surtout pour mettre en lumière son musée ainsi que la Fondation culturelle Musée Barbier-Mueller, qu’elle chapeaute et qui organise ce soir au Théâtre de la Madeleine à Genève une soirée permettant de faire la connaissance de quatre chercheurs qui se sont penchés sur des populations oubliées.

L’objectif de la fondation, créée en partenariat avec la société Vacheron Constantin, est de financer des études anthropologiques de peuples sans tradition écrite. «Leur culture matérielle et immatérielle est menacée de disparition», explique Laurence Mattet. Mardi soir, le public pourra notamment faire la connaissance d’une Altaïenne des montagnes de Sibérie et d’une Na de Lijazui en Chine. Dans cette ethnie, selon la vulgate, les pères et les maris n’existent pas. Les enfants sont élevés par les mères et les oncles maternels.

Parents ouvriers

Mère de deux filles adultes et bientôt grand-mère, rien ne prédestinait Laurence Mattet à diriger la plus grande collection d’art non occidental en mains privées. «Si une voyante me l’avait prédit, je ne l’aurais jamais cru», dit-elle en s’excusant d’être malade. Malgré les mouchoirs et la tisane à portée de main, elle déborde de vitalité.

Née en 1958 à Fatima au Portugal, Laurence Mattet – née Rodrigues – n’est pas née avec une cuillère en argent dans la bouche. Ses parents, ouvriers, émigrèrent en Haute-Savoie alors qu’elle était encore bébé. «Nous étions quasiment les seuls Portugais de la région.» Pour bénéficier d’une scolarité catholique, ses parents inscrivent leurs deux enfants dans une école privée. «Nous n’avons jamais souffert de discrimination. Il faut dire que nous étions toujours très bien habillées grâce à notre mère couturière. Et mes parents avaient fait le choix de l’intégration. Ils voulaient construire leur vie en France. C’est d’ailleurs dans leur pays d’adoption qu’ils ont bâti leur maison.»

Le travail était l’une des valeurs principales de la famille Rodrigues. Le fondement de son éducation, comme elle dit. Ses parents rêvaient d’un emploi dans un bureau pour leur fille. Conciliante, elle démarre sa carrière comme cadre administratif dans une entreprise industrielle haut-savoyarde. Rapidement, elle devient adjointe du directeur du personnel tout en vouant une passion pour les beaux objets.

Père spirituel

Un poste administratif s’ouvre au Musée Barbier-Mueller. Sans formation en histoire de l’art ou en anthropologie, elle postule sans trop y croire. A 29 ans, très intimidée, elle rencontre Jean Paul Barbier-Mueller, le fondateur du musée, qui a constitué une collection de 6500 pièces d’art de l’Antiquité tribale et classique ainsi que de sculptures, tissus et ornements provenant de civilisations du monde entier. Il lui fait confiance et deviendra son père spirituel. «Nous avons une relation forte. C’est mon mentor», dit-elle avec respect pour cet homme, âgé de 85 ans, qui a développé intensivement cette collection commencée par Josef Mueller, son beau-père.

Jean Paul Barbier-Mueller a su transmettre sa passion à Laurence Mattet, qui consacre tous ses instants à cet art non occidental. «J’ai besoin de connaître chaque œuvre et son histoire.» C’est de cette passion qu’elle tire son énergie, sa détermination et sa ténacité. Et de citer un proverbe chinois: «Choisis le travail que tu aimes et tu ne travailleras plus un seul instant dans ta vie.» Revers de la médaille. «J’en fais parfois un peu trop. Je suis une boulimique à tous les niveaux», dit-elle.

En 1991, elle est nommée directrice du musée, qui prendra alors son essor. Son équipe de sept personnes – qu’elle considère comme sa deuxième famille et où elle pense jouer le rôle de chef d’orchestre – a organisé une centaine d’expositions dans le monde entier et a publié une centaine d’ouvrages de référence. «Nous prêtons des œuvres à chaque fois qu’une exposition est organisée sur l’art non occidental. Ce printemps, 50 pièces vont partir au centre de la Vieille Charité à Marseille pour présenter des œuvres de Baga, une population vivant en Guinée.»

La prochaine exposition à Genève sera consacrée aux monnaies ethniques. Ce petit musée présente régulièrement quelque 250 œuvres et compte environ 35 000 visiteurs par année. «Ce n’est pas assez. Le musée a une image élitiste. Une volonté de Jean Paul Barbier-Mueller. J’espère l’ouvrir à un public plus large et plus jeune. J’ai instauré les mercredis du musée, avec des entrées gratuites pour les familles et des carnets de jeux pour les enfants. Pas question d’organiser des goûters d’anniversaire au musée», précise celle qui a également fondé Arts & Cultures, une revue annuelle qui publie des articles scientifiques sur des œuvres ou des cérémonies de peuples peu étudiés.

Nombreuses distinctions

Laurence Mattet passe une main sur son imposant collier turquoise amérindien. Parmi ses défauts, elle dit se lancer des défis trop importants par rapport à la taille de son équipe. L’un de ses points forts, en revanche, réside dans sa facilité à tisser des liens sincères avec des artistes, des anthropologues, des collectionneurs ou même des présidents. Chevalier des Arts et des lettres, officier des Arts et des Lettres, chevalier de la Légion d’honneur et officier dans l’ordre d’Isabelle la Catholique, elle accumule les distinctions. «Je n’ai pas mérité cet excès d’honneur. Ma contribution est microscopique, dit-elle avec modestie. J’ai tout fait avec Jean Paul Barbier-Mueller et mon équipe.»

Toujours actif au sein du musée, le collectionneur n’achète plus beaucoup d’œuvres, à moins d’un coup de foudre. Il a déjà cédé toute sa collection liée à l’Indonésie, dont 500 pièces offertes au Musée du Quai Branly. Ses enfants reprendront-ils le flambeau? «Ses trois fils sont aussi collectionneurs. Gabriel s’intéresse aux armures japonaises, Thierry à l’art contemporain et Stéphane à la numismatique. Ils veulent faire perdurer la collection de leur père. Ils ne la compléteront probablement pas mais continueront à la faire vivre», rassure Laurence Mattet.

Dates

1958 naissance au Portugal

1987 entrée au musée Barbier-Mueller à Genève

2000 Parution du 1er numéro de la revue Arts & Cultures

2007 remise de l'insigne Chevalier de la Légion d'honneur

2010 création de la Fondation culturelle Musée Barbier-Mueller avec le soutien de Vacheron Constantin

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