Sous son aile, le zénith est plus beau. Laurence Perez est une faiseuse de succès. Il ne faut pas le lui dire, son teint hâlé d’Andalouse en rougirait. Il n’empêche que, depuis 2016, cette Française ouvre les voies de la renommée aux artistes suisses qu’elle a choisis. Elle les projette dans la mêlée du Festival d’Avignon, version off, celle où quelque 1500 troupes se disputent les faveurs de dizaines de milliers de spectateurs. Cette année, elle en a sélectionné sept, rangés dans un livret en forme de passeport rouge qu’elle et son équipe distribuent dans la fournaise avignonnaise. Ce cahier est devenu une bible: les Suisses excitent désormais la curiosité du festivalier et des centaines de programmateurs en quête d’un geste singulier.

La directrice de la Sélection suisse en Avignon a réussi cela: casser le cliché d’un pays où l’on ne serait poète que par accident, où la créativité serait d’abord affaire d’algorithmes, de formules chimiques, de cadrans magiques. Sa fierté est là, dit-elle, sous le grand platane de la Collection Lambert, en sirotant un Paradis rouge, alliage de framboises et de pastèque. Elle vient d’assister à La Collection: le vélomoteur + le téléphone à cadran rotatif, confession loufoque de trois comédiens romands – Pierre Mifsud, Léa Pohlhammer et Catherine Büchi. Elle est soulagée: il y avait 25 personnes dans la salle pour une pièce à midi, alors que le Festival off commence à peine et que le bouche-à-oreille n’a pas encore fait son effet.

Tour de chauffe, glisse-t-on, avant de commander des aubergines confites. Le ciel grésille, le pavé brûle, les horloges roupillent. C’est en 2015, se souvient-elle, que Pro Helvetia et la Corodis – Commission romande de diffusion des spectacles – font le pari de la Cité des Papes. Les Belges y ont chaque été leur enclave. Pourquoi ne pas suivre leur exemple, mais à la mode de chez nous? Laurence Perez postule. Elle a de belles cartes en main: elle a été directrice de communication et des publics au Festival d’Avignon in, sous la direction de Vincent Baudriller – aujourd’hui à Vidy – et d’Hortense Archambault. Elle a un carnet d’adresses, une vivacité contagieuse, un goût pour les formes contemporaines partageables et connaît bien le vivier helvétique pour l’avoir fréquenté à l’époque où elle travaillait à Bonlieu Scène nationale, à Annecy.

Une réussite phénoménale

La Suisse des planches tient son ambassadrice. L’ascension commence alors, s’emballe-t-elle, et ce n’est pas moins ardu que le mont Ventoux au Tour de France. Comment choisir les noms de cette Sélection suisse en Avignon? Quelque 140 dossiers de candidatures lui parviennent, autant d’espoirs, de soirées à visionner les pièces. Le choix fait, il faut ensuite imprimer sa ligne dans la grande mare aux fictions. «La première année, la stratégie était celle du coucou suisse, s’amuse-t-elle. Nous avons choisi un lieu identifié et nous y avons présenté notre moisson. Aujourd’hui, notre seul label suffit pour attirer directrices et directeurs de salles. Il y a deux ans, le journal Libération a consacré trois pages à nos artistes.»

Ses trouvailles ont fait florès. En 2016, elle lance ainsi Conférence de choses, cette encyclopédie fantasque imaginée par le metteur en scène romand François Gremaud et le comédien Pierre Mifsud. Cet inventaire, qui oscille entre Georges Perec et Pierre Desproges, est une pépite que tout le monde bientôt s’arrachera. Depuis, il s’est joué près de 400 fois, s’enthousiasme Laurence Perez. Le phénomène se reproduira avec Phèdre! du même François Gremaud avec l’excellent Romain Daroles déployé – quel privilège! – dans une salle de la Collection Lambert, hôtel particulier qui marie l’audace de l’art contemporain et la patine de l’histoire. La critique du Figaro, Armelle Héliot, déclarera sa flamme au micro du Masque et la Plume, ce qui vaut comme onction.

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Laurence Perez est sentimentale, c’est elle qui le dit. Choisir une pièce, c’est rêver son écrin, pour qu’elle exerce son sortilège. L’esprit du lieu compte toujours. Cette loi, elle l’a apprise avec Hortense Archambault et Vincent Baudriller. «Vincent pouvait passer des jours à chercher les murs capables de libérer toute la force d’une œuvre.» C’est au contact de ce duo aussi qu’elle a appris à regarder une générale et à faire des comptes rendus maniaques aux artistes. Une faiblesse de texte, une lumière mal réglée, un pataquès déguisé en pirouette: rien ne lui échappe.

Cette obsession des planches était improbable en ce qui la concerne, glisse-t-elle. On scrute son beau visage, ses paupières qui portent un deuil secret. Elle raconte alors: son grand-père, résistant républicain espagnol qui se réfugie en France et qui n’apprendra jamais la langue de Victor Hugo. Son père, Francesco Juan, qui lui disait: «Laurence, tout est dans les livres.» Sa mère, Jacqueline, qui est la gentillesse incarnée. Le village où ils vivent, pas loin de Romans-sur-Isère dans la Drôme.

Le théâtre, alors? Il arrive à petits pas. Elle tombe amoureuse d’un projectionniste et la vie change de cadence. Elle a étudié les sciences politiques et la communication. Tant mieux, ça lui permet de suivre son Figaro à Paris et de dégoter un stage au Théâtre de Châtillon. Un soir, elle voit Quelqu’un va venir, la pièce de Jon Fosse montée par ce mage de Claude Régy. Tout est lent, tout est saturnien, tout est envoûtant: elle est bouleversée. Presque une seconde naissance.

Les feuillets d’une vie, dans l’ombre des mirages. Laurence Perez les tourne avec une spontanéité qui est sa grâce dans un milieu où ego et querelles foisonnent. Sous un ciel de damné, elle sirote son Paradis rouge. Le nom du cocktail vaut comme clin d’œil. Dans le purgatoire du off, Laurence offre à ses protégés un petit éden.


La Sélection suisse en Avignon, jusqu’au 26 juillet; rens. www.selectionsuisse.ch