Portrait

Laurence Revey, l’étang des secrets

Elle pose en sylphide forestière sur la pochette de son nouvel album. La chanteuse valaisanne contrôle tout, jusqu’à sa fragilité mutine

On la perçoit clairement, cette fine cicatrice blanche sur le front, presque à l’endroit d’un troisième œil. Elle avait 4 ou 5 ans. «Je tournais dans le salon, comme un derviche. Je crois que je cherchais la transe. Et puis je suis tombée.» Laurence Revey raconte cela dans la précipitation, pour ne rien écorner du mystère, mais elle est ainsi faite que son visage dit tout d’elle. Un léger effroi dans les yeux à la perspective de se raconter, l’attente démesurée et l’appétit au moment de publier son premier disque depuis huit ans, le rictus fragile d’une femme dont l’aplomb est une défense. Dans ce café lausannois, elle sirote nerveusement une boisson chaude, à la mousse amère.

C’était il y a presque vingt ans. Elle ne ressemblait déjà à personne. Valaisanne au parler pointu, pop à l’assaut de territoires intacts, elle sortait en 1997 son premier disque, «Derrière le Miroir»: une histoire de secret, déjà. Elle parvenait à mêler deux désirs antagonistes, prendre le monde et explorer son berceau. Avec des producteurs et des musiciens de tous continents, avec Hector Zazou, Arto Lindsay ou Transglobal Underground, Laurence Revey avançait au fil des ans du patois à l’électronique. Des forêts intérieures aux nuées digitales. «J’ai un instinct. Je suis une autodidacte absolue en musique, on m’en a parfois fait le reproche. Mais j’ai eu très tôt à l’idée ce que je souhaitais faire.»

Elle n’en a jamais parlé avant, mais elle vient du théâtre. C’est dans la scansion, dans l’articulation patiente, qu’elle a trouvé le rythme. A Paris où elle a étudié, elle partageait son temps entre les cours de comédie, la voix déjà dans des cabarets où elle chantait Marilyn et les arrières-scènes des troubadours africains où elle a appris à harmoniser en langues: «Cela non plus, je ne l’ai jamais raconté. Ma part africaine. Je suis arrivée au patois valaisan parce que j’ai aimé chanter ces poésies que je ne comprenais pas, qui permettaient autant de préserver la part d’ombre que de donner des émotions très simples sans qu’elles aient l’air naïf.»

Pendant six mois, elle danse chaque jour chez elle sur le morceau «Army Arrangement» de Fela Anikulapo Kuti. La chanson dure 16 minutes, elle tourne en boucle, sur un riff de guitare funky, le son du racloir qui fend l’air chaud, le miracle d’une africanité nourrie aux hymnes yorubas. Laurence Revey vient de là, de ce feu tourné en geste, bien davantage que d’une quête identitaire dont «Le Cliot di Tsérafouin» et «Le Creux des Fées» semblaient porter la trace. «J’ai toujours ressenti le patois comme une langue universelle. Je vois des ponts entre ces cultures terriennes. On n’a pas aimé quand j’ai dit que les Valaisans étaient des Africains. Mais il y a chez nous cette part d’animisme qui nous relie.»

Son nouvel album, qui précède la sortie au début de l’année prochaine d’un livre très peaufiné, s’intitule donc «Alpine Blues & Le Blues Des Alpages». Extraire nos traditions de la gangue du folklore. On connaissait cela chez Revey, dans ces A capella sauvages, cette tribalité de synthèse, une façon de traquer le sabbat sous le spectacle. On pourrait croire que Laurence Revey est revenue pour se contenter de faire encore le coup de la sorcière électrique, de la diva aux pieds mus. Elle a enregistré à Londres, sur plusieurs années, avec notamment le producteur Mike Pela qui avait réussi à mettre Sade dans les oreilles du monde. Et son disque qui porte en surtitre le nom d’«Origins» est d’abord un vigoureux retour sur soi.

«Ce disque clôt un chapitre et ouvre le prochain.» Elle a demandé à David Bowie, son premier héros, l’autorisation de chanter «The Man Who Sold The World»; il lui a accordé sa bénédiction alors qu’il préparait lui-même son dernier album et qu’elle travaillait avec son directeur artistique, Gerry Leonard. Elle chante Gainsbourg en patois, l’Ougandais Geoffrey Oryema, une mélopée bahianaise en souvenir d’une scène traversée. Ce disque revient avec élan sur les sentiers parcourus, ceux qui sans le savoir l’ont transformée en qui elle est aujourd’hui. «Je n’ai pas arrêté de travailler, de chanter, depuis huit ans, beaucoup à l’étranger. Nous avons enregistré trop de morceaux, le prochain album est déjà en cours de réalisation. Pour la première fois de ma vie, je me sens prête à me dévoiler davantage.»

Elle commande un tonic. Sans glace. Elle a préparé ce matin des endives au jambon pour sa grand-mère Yvonne qui a 95 ans: «Elle me parle de ses oncles qui ont dû quitter le Valais pour trouver du travail ailleurs. Nous étions des migrants.» Le disque de Laurence Revey s’ouvre sur une voix pure, de cristal qu’on ne brise pas, des voix mises en boucle. Il ne faut pas être voyant pour sentir la vulnérabilité derrière l’audace. Dans sa musique très produite, volontiers rock, sous ses photographies où elle pose en muse tragique des sous-bois, elle croit encore garder le contrôle. Il suffit de lire ses magnifiques textes en patois, écrits avec Joël Nendaz, pour comprendre que, bientôt, Laurence Revey n’aura plus de raison de se cacher.


Profil

1997: «Derrière le miroir»
(Fun Key).

1999: «Le Creux des fées/Le Cliot di tserafouin» (Muve Recordings).

2000: Concert au Montreux Jazz Festival avec la fanfare Ancienne Cécilia de Chermignon.

2006: «Laurence Revey»
(Muve Recordings).

2016: «Le Blues des alpages & Alpine Blues» (Rêve Prod).

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