Portrait

Laurence Suhner, dans le froid des étoiles

La romancière genevoise s’est illustrée avec sa trilogie «QuanTika», puis, récemment, par la nouvelle «Terminateur», conçue pour la NASA, et qui est éditée ces jours dans un recueil. Elle sera ce week-end à Livre sur les quais

C’est en hauteur, entre ciel et terre, que Laurence Suhner s’exile pour écrire. Cet été, elle nous a reçus chez elle, dans un petit chalet à Verbier. Depuis la fenêtre du salon, au loin, on aperçoit des randonneurs. Parfois, lorsque la nuit tombe, la romancière regarde longuement les étoiles, installée sur son balcon. Elle est là, prise entre sa fascination pour l’étendue cosmique et la frustration d’être trop petite pour la saisir.

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Suhner publiée 
dans «Nature»

En février dernier, Laurence Suhner a été très demandée. Après la publication dans Nature de sa nouvelle intitulée Le Terminateur, les lecteurs ont afflué. Plus de 8 millions de personnes ont lu ses lignes sur le site trappist.one, elle a reçu une myriade de courriers élogieux, et on lui a proposé d’écrire une version longue de la nouvelle. Ces jours, le recueil Le Terminateur paraît chez L’Atalante, éditeur de référence du genre, qui a déjà défendu la trilogie QuanTika, premier succès de Laurence Suhner.

Une nouvelle tombée du ciel

C’est après la découverte de sept exoplanètes qu’un ami scientifique, Amaury Triaud, lui suggère d’écrire une nouvelle pour la prestigieuse revue Nature. Passionnée d’astrophysique, elle a déjà écrit la trilogie de 1600 pages intitulée QuanTika. Elle accepte la proposition mais ne trouve pas d’inspiration. Le temps s’écoule et le jour prévu pour rendre son manuscrit, elle n’a toujours rien. Après quelques mails envoyés à son ami, elle a un flash, elle voit, elle sait. Le monde interplanétaire qu’elle s’imagine se construit alors sous sa plume.

Malgré son air timide, Laurence Suhner est spontanée. Elle ne fait jamais de plans et ne sait jamais vraiment où elle va. «Je suis ma première lectrice. Je découvre au fur et à mesure ce que j’écris.» La Genevoise ne s’impose aucune limite, «l’écriture, c’est ne pas se restreindre par peur de l’erreur car c’est grâce à ces dernières qu’on apprend». Pour elle, l’inconscient est à l’image de l’univers: infini. Il faut oser s’y perdre pour y découvrir l’introuvable.

J’ai toujours rêvé d’écrire un roman, mais je n’ai jamais osé. J’écrivais plein de scénarios, des nouvelles que je gardais bien dans mon tiroir. Je me suis alors décidée à écrire

La naissance de «QuanTika»

QuanTika lui est d’ailleurs apparu dans un rêve. Elle dessine, fait des story-boards mais réalise qu’elle n’a pas assez d’espace pour s’exprimer. Et puis, elle a une révélation: elle doit écrire, et publier coûte que coûte. «J’ai toujours rêvé d’écrire un roman, mais je n’ai jamais osé. J’écrivais plein de scénarios, des nouvelles que je gardais bien dans mon tiroir. Je me suis alors décidée à écrire.» Après trois ans de travail, ce qui au départ devait être un titre devient une trilogie.

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Laurence Suhner tente alors de trouver un éditeur. Seul hic, il n’y a pas d’éditeur SF en Suisse. Elle se tourne alors vers la France et L’Atalante accepte de la publier. Mais malgré le petit succès de sa trilogie, elle ne reste que peu considérée par le monde littéraire helvétique. «La science-fiction reste jugée comme un sous-genre», regrette-elle.

Laurence aimerait vivre de sa plume, cependant, ses finances ne le lui permettent pas. Elle voudrait ouvrir des cours d’écriture créative à L’Université de Genève, mais personne ne répond présent. Le projet se perd dans le néant. On lui propose alors de tenir un atelier de BD à la place. Elle accepte, mais peine à remplir les salles de classe. «Les ateliers que je tiens, c’est mon gagne-pain pour le moment. Il est primordial d’avoir des inscrits.» Elle jongle donc entre la promotion et la préparation de ses cours, tout en écrivant ses nouvelles.

Parallèlement à ce manque d’intérêt, la romancière peine à trouver sa place: «Quand je faisais de la BD, on me demandait si je faisais de l’illustration pour enfant. Quand j’ai voulu écrire de la SF, on me disait qu’en tant que femme, je n’avais aucune chance.» Mais le sexisme ambiant du milieu ne décourage pas la Genevoise, qui persiste. Bien qu’elle se décrive comme «une personne n’ayant pas une grande confiance en soi», elle écoute cette voix intérieure qui la somme de continuer.

Un attrait pour la différence

Son père statisticien et sa mère dessinatrice l’ont toujours encouragée dans ses projets. Petite déjà, elle aimait raconter des histoires et coécrit même avec son père. C’est lui qui lui donne son goût de l’inconnu. «Comme il partait souvent à l’étranger dans le cadre de son travail, il me rapportait des souvenirs tout aussi loufoques les uns que les autres.»

Des pierres bleues, d’Amérique du Nord, des mocassins de cuir, des peaux de bêtes ou encore des crânes de caïmans ornent l’étagère de sa chambre d’enfant. Ces cadeaux, elle les ausculte, en dessus, en dessous, sur le côté en passant par l’intérieur. Elle les apporte à l’école et les fait découvrir à ses camarades: «A cette époque, il y avait encore peu d’immigration. Il n’y avait que des Suisses dans les cours de récré et ailleurs. De tels objets nous paraissaient tellement exceptionnels.»

Le jour de la navette

Plus exceptionnelle encore, cette fameuse journée d’avril 1981: ce jour-là, toute la classe s’était réunie devant un gros téléviseur à tube cathodique pour admirer le décollage de Columbia. «Tout le monde était ébahi devant les images de la navette s’apprêtant à quitter la terre. Moi, j’étais dépitée.» Au milieu de ces yeux écarquillés par la stupéfaction, Laurence retenait ses larmes. Après un après-midi de torture, elle rentre chez elle et se met à pleurer, maudissant les astronautes qui n’en sont «que là». «J’ai alors compris que l’humanité n’était pas à la bonne échelle. Il nous faudrait bien trop de temps pour voyager aussi loin que je l’espérais. C’est ce jour-là que j’ai décidé d’écrire, et d’aller aussi loin que mon imagination me le permettait.»


Profil

1966: Naissance à Genève. Son père est statisticien et sa mère dessinatrice

1984: Publication de sa première BD Rastapanique. Elle a 18 ans

2010: Rencontre avec Amaury Triaud

2012: Sa trilogie intitulée QuanTika est publiée à L’Atalante

2016: Elle anime un atelier BD à l’Université de Genève

2017: Sa nouvelle Le Terminateur est mise en ligne sur le site de Nature, puis est insérée dans un nouveau recueil de nouvelles paru le 24 août


Laurence Suhner sera en dédicace samedi et dimanche à Morges à Livre sur les quais. Plus d’informations sur le site de l’auteure dédié à QuanTika.

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