Critique: «Les Demeurées», au Théâtre de Vidy

Belle mêlée d’actrices

Deux ensouchées. La mère et la fille. Deux assiégées, fondues dans l’argile de leur amour. C’est la fable des Demeurées, récit de la Française Jeanne Benameur qui crépite en braise dans la petite salle du Théâtre de Vidy. Le texte? Un tressage de paysages sensoriels où se mêlent les figures de sauvageonnes, La Varienne d’un côté, sa fille Luce de l’autre, des recluses en bordure d’un village qui ont fait vœu de demeurer exilées. Le metteur en scène Didier Carrier transpose ce palimpseste en rhapsodie épidermique, portée par Laurence Vielle et Maria Perez, des actrices qu’on aime, et par la musicienne Béatrice Graf.

Elles sortent de leur terrier, Laurence Vielle et Maria Perez, silhouettes béantes, portant l’effroi sur leurs visages. Elles racontent et vivent dans un même courant l’histoire de La Varienne et de Luce, l’enfant qui a l’esprit en pelote. L’alphabet est une cabale, le monde un chaudron. Regardez-les, la grande – Laurence Vielle – et la petite, presque à portée de main du spectateur, elles s’emmitouflent dans une même confidence. Derrière, sur un ponton chaviré, Béatrice Graf tintinnabule dans un manteau de cosaque. Elle, c’est l’âme musicale de l’histoire, qui d’une batterie de cuisine fait une charge héroïque ou un sabbat. Mais voici qu’on touche au nœud: l’arrivée de Solange l’institutrice, Solange qui voudrait débroussailler Luce, lui donner le goût de l’azur, Solange donc qui pousse la porte des demeurées.

Parfois, on se dit que Didier Carrier a la main lourde dans sa direction d’acteurs, que ses comédiennes frôlent la caricature, que le texte de Jeanne Benameur n’a pas besoin de tant de mines hébétées. Il n’empêche qu’il compose un jardin d’hiver qui a sa cohérence, tendre et élémentaire. On les écoute, donc, Laurence Vielle et Maria Perez. Elles disent Mademoiselle Solange qui s’ensable, toutes ses croyances en pagaille, et qui s’embrouille jusqu’au cimetière. Elles disent Luce la demeurée qui se désengorge, sauvée, mais oui, par les mots. Elles épousent la rocaille d’un auteur qui dans ses meilleurs moments évoque l’univers du Québécois Daniel Danis; elles éprouvent ses soubresauts, s’endiablent dans ses entrelacs. Deux actrices mêlées ainsi, c’est assez beau.

Les Demeurées, 1h15. Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 18 mai; loc. 021 645 45 45; www.vidy.ch