Comique

Laurent Deshusses, le comique au fil de l’épée

Connu par le public de télévision et grâce à sa prestation chez Knie, Laurent Deshusses joue désormais un spectacle comique en solitaire. Raffiné et affûté

Laurent Deshusses n’est pas un comique méchant comme Thierry Meury, qui ne lâche ses proies qu’après la dernière goutte de sang. Il n’est pas non plus un comique de l’absurde comme Massimo Rocchi, qui fait joliment twister la réalité. Encore moins un comique de personnages comme Brigitte Rosset, qui ressuscite avec brio le personnel et les patients d’une clinique psychiatrique… Mais alors, dans quel type d’humour s’illustre Laurent Deshusses à Genève jusqu’à fin avril? Le comique d’escrimeur. Qui suppose élégance, observation et précision. De quoi faire mouche. Et ça marche car, à la fin de l’envoi, il touche.

Pour gagner son public, un humoriste doit trouver sa patte, sa signature. En sortant de Laurent + Deshusses il y a deux ans, première mouture du solo comique de l’artiste, on se demandait quelle était exactement sa marque de fabrique. Le créneau de râleur beauf? Oui, avec son look de beau gosse chiffonné, Deshusses joue très bien les types fâchés et bornés. Il l’a prouvé dans les cultissimes Gros Cons, de courtes séquences bêtes et méchantes vendues il y a vingt ans à Canal+ et qui, depuis, font le buzz sur le Net avec presque 14 millions de clics. Ce profil pas léger, léger, il l’a aussi utilisé avec succès chez Knie, dernière cuvée. Ponctuées d’un aérien «De Dieu, de Dieu!», ses interventions fil rouge puisaient dans ce terreau typiquement genevois, et le poncif a réjoui le public helvétique.

Mais Laurent Deshusses, cycliste émérite, est aussi un showman très à l’aise dans ses mouvements. Et, dans cette nouvelle version du solo, son corps parle mieux à la salle, dialogue mieux avec les gens. «C’est sûr que toute la difficulté, pour moi qui viens des séries télé ou du théâtre, réside dans le fait de m’adresser directement au public, observe l’artiste à la sortie du spectacle. Je suis de plus en plus à l’aise, mais c’est un vrai apprentissage.» Un apprentissage auquel le passage chez Knie a servi de bizutage? «Oui, trouver comment gagner un public de 7 à 77 ans qui ne tolère pas le cynisme oblige à s’adapter.»

Pierre Naftule, qui produit et coécrit le solo, veille aussi à la bonne dynamique des éléments. Il trie, ordonne, hiérarchise les sketches, alterne les moments de textes avec les séquences plus animées, plus visuelles, comme le passage très applaudi où le comédien mime les numéros de Knie justement, en soulignant ironiquement à quel point, année après année, «ils sont différents».

En réalité, Deshusses a choisi la forme la plus difficile du comique. Le stand-up, sorte de bavardage discursif où l’humoriste mouche des sujets de société, ici, l’homéopathie, le dalaï-lama ou le vin des pizzerias. Dans ce parcours bien écrit – les rires fréquents en témoignent –, le comique griffe aussi le théâtre soporifique, les garagistes et les séries télé. Avec un gros plan sur Sauvetage, production de la RTS à laquelle il a participé. Son excellente parodie du sauveteur respire la vérité, du grand air des montagnes aux bouses de vache de nos verts pâturages, et son détour par les séries françaises actuelles ne laissent rien espérer de bon pour l’avenir de la discipline…

Les sujets semblent un peu faciles, téléphonés? En escrimeur raffiné, Deshusses épingle aussi d’autres articles moins évidents, plus abstraits. Comme la réincarnation – son oncle revenu en mustélidé –, la toxicité des habitudes ou le mysticisme. Et les «Chers disparus»: ces marques d’autrefois que le comique fait défiler – SBS, la Placette, Swissair, Alain Morisod (!) – et qui scandent le passage sans retour des années.

Un registre nuancé, teinté de mélancolie, dans lequel l’artiste pourrait aller plus loin. Avec sa gueule d’ange et son aisance de comédien, Deshusses pourrait lester son solo d’un peu plus d’émotions sans perdre en efficacité. Au contraire, on se souviendrait alors de ses prestations chez Claude Stratz, à la Comédie, avant Bigoudi et Paul et Virginie à la télé, et on verrait avec tendresse, sous le fleuret, la main légèrement trembler. L’humour reste la plus belle politesse du désespoir.

Laurent + Deshusses, Salle centrale, 10, rue de la Madeleine, Genève, jusqu’au 27 avril, du mercredi au samedi à 20h30. A Vuarrens, le 22 mars. A Renens, le 19 avril. A Monthey, le 3 mai. Loc. Fnac ou www.laurentdeshusses.ch

Deshusses a choisi la forme la plus difficile du comique, le stand-up

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