Musique

Laurent Garnier fête ses trente ans de mix

Le DJ français consacré Chevalier de la Légion d’honneur célèbre ce dimanche à Paris une vie consacrée à défendre les musiques électroniques. Retour sur une épopée

Trois décennies à courir les clubs du globe. Trois décennies à produire des titres parfois formidables, les défendre sur scène au gré de formations variables, piloter ses émissions radio sur le Net ou sur quelques antennes nationales, soutenir la techno comme culture autonome, et offrir des coups de pouces précieux à de jeunes producteurs aventureux.

Commodément consacré «parrain» de la scène électro mondiale, Laurent Garnier est bien plus qu’un héros techno: une mémoire des musiques à l’avant-garde produite au cours du demi-siècle passé. Aller le saluer à Paris ce 8 octobre, où il célèbre au Rex ses trente ans de carrière, c’est rendre hommage à un artiste vaillant qui accompagna la house jusqu’à sa consécration à la fin des années 1990 et, depuis, à l'invention de ses futures incarnations.

L’épopée du Parisien, on peut la brosser rapidement. Pour plus de détails, renvoi à Electrochoc, ouvrage autobiographique publié en 2003 chez Flammarion et qui devrait connaître un jour une adaptation cinématographique. Garnier y travaille depuis une dizaine d’années. Pour résumer: l’épopée d’un gamin fou de musique qui, passée l’adolescence, part s’accomplir en DJ en Angleterre. Y débute alors le second Summer of Love à la grâce duquel la house devait accompagner la fin d’un siècle exténué. Sans ironie, il y a du Billy Elliot et du Rocky chez Garnier. Billy Elliot: parce qu’il brûle d’une passion honnête qui le consume depuis l’enfance.

Lutte obstinée

Pubère, ce fils de forains enregistre dans sa chambre des cassettes ensuite délivrées à qui veut, crée sa radio pirate afin de diffuser le son qu’il aime à partir d’un émetteur bricolé, brûle son argent de poche en disques importés. Et ainsi jusqu’à l’emménagement à Manchester au milieu des années 1980 où il devient DJ résident de The Haçienda, club symbole de la fièvre techno en Grande-Bretagne.

Rocky, parce que le Français est l’acteur d’une lutte obstinée, courageuse, menée depuis l’underground aux plateaux télé afin de défendre une techno dont on a oublié combien l’industrie et l’ensemble des médias l’ont, à cette époque, dénigrée. Dont on ne veut pas se souvenir comment en Angleterre ou en France se menaient de cruelles campagnes frappant les raves, bouclant les clubs, autorisant des perquisitions jusque dans le lit des DJs.

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Chef naturel, grande gueule, instinctif, Garnier incarne à lui seul ce combat passé qui, à bien y regarder, l’a dépassé, mais qu’il a opiniâtrement porté. Plus tard, tandis que la French touch triomphait, démocratisant l’électro à mesure que le genre engendrait des bénéfices juteux, lui refusait la couronne qu’on lui tendait, s’entêtant à mettre son art au service du «partage» (parmi ses mots préférés), de l’exploration sonore et de ces nuits passées en liberté à faire danser trois générations.

Plaisir et sens

Laurent Garnier a 51 ans maintenant. De Brooklyn à Londres ou Tokyo, la plupart de ceux qui viennent l’écouter pourraient être ses enfants. On se souvient de cette nuit passée à Lyon à ses côtés où une fille, la vingtaine, s’était plantée devant lui, clamant: «J’aimerais que tu sois mon père!» Ça l’avait fait rire.

Une grosse dizaine d’années plus tôt pourtant, on parlait encore longuement ensemble de l’étrangeté qu’il y a à poursuivre une carrière de DJ à un âge que d’autres jugeraient avancé. La question le hantait, alors. Aujourd’hui? Il offre son art dans des lieux où le star-system importe peu et où des inconnus attendent de lui un aller simple en territoires méconnus. Affaire de confiance. Affaire aussi de lâcher-prise, quand «LG» propose aux danseurs de basculer dans un présent qui n’était plus tout à fait le nôtre, un réel subtilement altéré où l’électricité autour paraît s’amplifier, où un souffle curieux commande de se libérer de ce qui dehors fait plier.

Oui, il peut produire de la magie

Ainsi, à Manchester ou Buenos Aires, on a vu Garnier produire de la magie. Vraiment. On l’a vu dialoguer avec son public sans qu’un mot soit prononcé, le plonger dans un état proche de la transe et l’accompagner, le convaincre que le temps s’était provisoirement arrêté, le gorger d’espoir et de joie, le délivrer enfin pour un instant… Seul derrière ses platines, Laurent fait cela. Comme Larry Levan, DJ du légendaire club new-yorkais Paradise Garage, autrefois.

Là, on oublie de dire les disques puissants que ce stakhanoviste hyper-exigeant a publiés au cours des dernières décennies (The Man With The Red Face, Acid Eiffel, etc.), sa connaissance encyclopédique de la musique (toute la musique), l’admiration dont il demeure l’objet de Detroit à Berlin, les salles prestigieuses rétives à l’électro qu’il a investies en pionnier (Pleyel, L’Olympia). Aussi, les distinctions nombreuses cumulées dont la dernière, une Légion d’honneur, sonne comme une heureuse curiosité. On oublie de dire tout cela, parce que si peu de cet ensemble compte quand il s’agit de souligner l’essence de ce que Laurent accompli depuis trente ans: générer du plaisir, réunir les âmes, les soigner, les inviter à communier.


Laurent Garnier au Rex club, Paris, nuit du dimanche 8 octobre.

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