Théâtre

Laurent Gaudé rallume la flamme de l’Europe à Avignon

Superbement mis en scène par Roland Auzet, «Nous, l’Europe, banquet des peuples» galvanise le public, avec François Hollande sur les planches, le soir de la première

Et ils ont dansé, dansé, dansé. Au nom de l’Europe, cette vieille lune, soudain cavalière comme Marianne, un soir de 14 juillet. Dans la cour du Lycée Saint-Joseph, bastion du Festival d’Avignon, des dizaines de spectateurs descendent en cascade vers la scène qui ressemble, à cette heure timbrée de la nuit, à une fontaine de jouvence.

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Les acteurs magnifiques de Nous, l’Europe, banquet des peuples (Actes Sud) leur ouvrent les bras. C’est bal pour tous, après deux heures trente d’équipée sur les rails d’un progrès qui fulgure, puis cahote; dans les tranchées d’un suicide collectif; dans les salles d’opération des renaissances homériques.

On danse, donc, sur le pont des grandes espérances, en apothéose du spectacle, comme l’imaginait Laurent Gaudé, l’auteur de cette ode au continent de Pasolini et d’Albert Camus; comme l’a voulu aussi le metteur en scène français Roland Auzet, qui signe là un spectacle magistral.

Des coups en rafales

Il a cette chance: ses comédiens, dont le Neuchâtelois Robert Bouvier qui coproduit le spectacle avec le Théâtre du Passage*, sont vifs et précis comme des boxeurs poids plumes. Ils sont accompagnés d’un chœur qui est un arbre à murmures, où s’unissent, comme dans une agora grecque, fillettes, garçons, adultes. En tout, une quarantaine de bouches qui glissent leurs chants dans les plis du texte.

L’Europe, encore, deux mois après les élections européennes? Le piège serait d’être trop démonstratif ou trop angélique. De prêcher plutôt que d’interroger. D’endoctriner plutôt que d’attiser le feu des questions. Roland Auzet évite toutes ces embûches, avec la collaboration de Laurent Gaudé, qui a conçu une version de son texte pour la scène.

L’énergie maîtrisée du puncheur, donc. C’est celle en ouverture de l’acteur Emmanuel Schwartz. Ses questions frappent en rafales. Il attaque par ce sujet qui est une blessure purulente depuis le printemps 2005, quand les Français ont refusé la Constitution européenne dans les urnes. «On nous a dit, il n’y a pas de plan B. On avait donc le choix entre oui et oui?» Puis de poursuivre sur ce mode: «On avait dit non et c’est comme si ça avait été oui. Elle vient de là, notre colère.»

Le peuple trahi

Déni de la démocratie. Le début d’un grand mal qui court toujours. D’un divorce entre les citoyens et l’Europe. D’un épuisement de l’idéal. Et pourtant l’histoire avait si bien commencé. Mais quand? En 1848, lorsque les peuples se dressent partout en Europe, pour briser les chaînes des rois anciens. C’est la date choisie par Laurent Gaudé. A partir de cette butée, tout remonte en éclats saignants, mais choisis.

Car il y a des douleurs, des ignominies, des crimes impunis sur les chemins de cette naissance européenne. Le talent de Roland Auzet, c’est d’avoir imaginé pour chaque bloc de mémoire invoqué une formule musicale et théâtrale, une rupture de ton, une modulation de l’espace, un mouvement de troupe.

Voyez comme le chœur remonte pour affluer sous les projecteurs et écouter le grand témoin, un invité surprise chaque soir. A la première, c’est François Hollande qui a répondu aux comédiens, au milieu du peuple du théâtre.

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Il aurait pu virer pontife, il aurait glosé sur les conclaves d’antan, on se serait gaussé. L’ancien président de la République a joué la carte de l’humilité en dirigeant normal qui avoue son remords de ne pas avoir pu convaincre les pays de l’Union d’accueillir les migrants.

Nous, l’Europe, banquet des peuples est aussi un réquisitoire contre nos errements. Ce moment par exemple où l’acteur Thibault Vinçon dénonce le crime de Calais, «Notre-Dame des misères». Cet autre où la fabuleuse Karoline Rose, chanteuse à la façon de Nina Hagen, lâche: «L’Europe est un embouteillage d’ombres perdues.» On recompose ainsi en polonais, en allemand, en anglais, le ruban de nos aveuglements. Avec en leitmotiv l’interrogatoire d’un réfugié par un fonctionnaire, incarné par l’Irlandaise Olwen Fouéré, chevelure blanche de pythie.

La grande bataille des bâtisseurs de l’après-guerre serait-elle perdue? Laurent Gaudé veut croire à des lendemains fervents. Avec un hymne qui galvaniserait les âmes. Quelle musique choisir, dites-vous? C’est le sujet drôle et crucial qui divise Robert Bouvier et Emmanuel Schwartz, deux frères sonnés par le doute.

Alors oui, L’Hymne à la joie de Beethoven. Mais doit-il précéder La Marseillaise, les soirs où des crampons bleus défient des semelles allemandes? Roland Auzet a opté, lui, pour Hey Jude, cette façon qu’ont les Beatles de vous embraser avec des choses tristes. La musique s’empare du ciel en volutes, des doigts appellent à rallier la scène. Il y avait longtemps que l’Europe ne faisait plus danser.


Nous, l’Europe, banquet des peuples, Festival d’Avignon, jusqu’au 14 juillet; rens. https://festival-avignon.com/fr/; Neuchâtel*, Théâtre du Passage, les 23 et 24 janvier.

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