théâtre

Laurent Gaudé :«Je suis attiré par des sujets qui portent du tragique»

Lauréat du Goncourt 2004, Laurent Gaudé écrit sur le monde qui saigne. Rencontre avec un auteur qui plaide pour une Europe ouverte aux réfugiés

«Je suis attiré par des sujets qui portent du tragique»

Fiction Lauréat du Goncourt 2004, Laurent Gaudé écrit sur le monde qui saigne

Rencontre avec un auteur qui plaide pour une Europe ouverte aux réfugiés

Partir, c’est mourir un peu? Pour beaucoup de migrants, partir, c’est mourir complètement. On estime à 22 000 le nombre de réfugiés qui ont péri en Méditerranée depuis quinze ans. A ces exilés en péril, mais aussi aux victimes de l’ouragan Katrina et, récemment, aux rescapés du tremblement de terre en Haïti (Danser les ombres), Laurent Gaudé a donné un visage et une âme dans ses romans.

Plus que ça, le lauréat du Prix Goncourt 2004 pour Le Soleil des Scorta apporte à ces sujets sa lumière particulière. Il insuffle de la douceur dans l’horreur, de l’épique dans le dramatique. Adapté au théâtre par le Genevois Patrick Mohr, Eldorado témoigne à nouveau de cette qualité de métissage (LT du 17.09.2015). D’autant que Laurent Gaudé y raconte une double migration. Celle de Soleiman et Boubakar, du Soudan à Ceuta, et celle, moins classique, du commandant Piracci, garde-côte sicilien qui laisse le confort de l’Europe pour errer comme une ombre sur les routes d’Algérie. Qu’est-ce qui pousse Laurent Gaudé, 43 ans, à évoquer les tragédies contemporaines? Comment cet écrivain et père de deux enfants négocie-t-il cette plongée dans le réel? Réponses de l’intéressé lors de son passage à Genève, où il a été invité par le Théâtre Spirale et la Société de lecture.

Le Temps: Pourquoi convoquer ces thèmes actuels et chargés?

Laurent Gaudé: Parce que je suis attiré par des sujets qui portent du tragique et de l’épique en eux. Je ne sais pas écrire sur la banalité du temps qui passe. Je vais spontanément vers des endroits où il y a de la fureur et des convulsions. J’aime aussi les événements dans lesquels les personnages sont expulsés de leur vie quotidienne, dépouillés de leur métier et de leur contexte familier. Ainsi démunis, ces êtres abordent de vraies questions essentielles, existentielles. Avec, toujours cette interrogation en toile de fond: qu’est-ce qui fait qu’on avance, pourquoi est-on en vie?

– «Eldorado» peut provoquer des sueurs froides, car, dans ce roman, le commandant Piracci constate un tel appétit dans le regard des réfugiés qu’il décide de prendre la route lui aussi. Comme si l’exil était un choix et non une fatalité. N’avez-vous pas un scrupule moral à développer cette thèse?

– Du type «faire du beau avec de la misère»? Non, car j’établis une différence entre les réfugiés qui doivent partir, comme, aujourd’hui, notamment, les habitants d’Afghanistan, d’Erythrée et de Syrie, et les migrants qui ont choisi de partir, comme, par exemple, les Maliens ou les Sénégalais. Il est évident que les réfugiés syriens n’ont pas de désir dans les yeux, mais de l’épuisement. Ils sont cassés et je respecte cet état qui laisse sans voix. Mais il y a des émigrés qui rêvent d’une vie meilleure et je les respecte aussi pour cet élan-là.

– Comment préparez-vous ces fictions inspirées par l’actualité?

– Je réunis une masse importante de documentation. J’ai gardé de mon passé universitaire ce goût pour la collecte maximale d’informations. Ensuite, à partir de cet épais classeur, je tire une deuxième salve de notes qui établit déjà un tri. Enfin, de ces notes, naissent les personnages, qui ont leur propre autonomie. J’écris pendant des mois, puis je lis mes textes à haute voix. Tous, théâtre ou romans, je les lis à plusieurs reprises, seul, sans témoin, et chaque fois que je bute sur un mot, une phrase, je les modifie.

– Enfant, vous avez été fâché avec l’orthographe. En gardez-vous une trace aujourd’hui?

– Non, même si je continue à suer! Cette difficulté m’a longtemps inhibé. J’étais un élève tranquille, qui étudiait sans problème, mais j’ai raté tous les concours dans les grandes écoles, comme Normale sup ou l’agrégation. J’ai dû apprendre à séparer orthographe et expression. Aujourd’hui, je le sais, l’écriture, c’est le rythme, la sinuosité de la phrase, sa sonorité, et non une affaire technique.

– Vous avez publié huit romans et quatorze pièces ou monologues de théâtre. La différence entre ces deux modes d’écriture?

– A priori, je dirais l’oralité. Mais de plus en plus, je mets du récit dans mon théâtre et du langage direct dans mes romans. Dans les deux cas, je marie épique et dramatique. La grande différence, c’est que, désormais, je ne peux plus écrire du théâtre si je ne connais pas le destinataire, la personne ou la troupe qui va monter ce texte. Alors que le roman se suffit à lui-même.

– Quels sont vos modèles d’écriture?

– Racine, pour son classicisme absolu, et Shakespeare, pour le contraire, sa démesure, et ce fameux mélange de comique et de tragique. Mais celui qui m’a fait le plus de bien, c’est Bernard-Marie Koltès. Lorsque j’ai découvert son théâtre, j’ai été transporté de voir qu’on pouvait aborder des sujets contemporains avec une langue si pure et si belle.

– Autrement dit, vous n’êtes pas un ami de l’écriture blanche, minimale?

– Etonnamment, j’adore aussi Marguerite Duras ou Tchekhov. Je serais incapable d’écrire comme eux, mais j’aime cette écriture du silence, du rien, cette économie qui vibre et raconte beaucoup en sous-texte.

– Outre les sujets tragiques de l’actualité, vous avez une autre passion: Alexandre le Grand et son parcours fulgurant. Pourquoi cet engouement?

– De même que j’aime les moments de convulsion historique, j’aime les personnalités contradictoires. Alexandre était à la fois magnifique et monstrueux, destructeur de villes et fondateur de civilisation, généreux et violent – il a tué son propre frère de lait un soir de beuverie. Surtout, ce qui me fascine chez lui, c’est sa vision de la conquête, bien plus intéressante que chez Napoléon. Contrairement au général français qui amenait sa culture française partout où il arrivait, Alexandre a prôné le métissage. Souvenez-vous des noces de Suse, où le jeune conquérant a exigé que 10 000 de ses soldats macédoniens épousent des femmes perses. Ou de son attitude au nord de l’Inde, où il a incorporé les armées de Poros dans ses propres rangs. Il était curieux de l’autre, rêvait d’un homme universel.

– Après «Le Tigre bleu de l’Euphrate», monologue théâtral qui raconte sa traversée, et le roman «Pour seul cortège» où on vit ses derniers jours, préparez-vous un troisième ouvrage sur Alexandre?

– Oui, consacré à ses généraux, cette fois. Comment sa garde rapprochée a poursuivi la tâche après sa disparition. Comment ces hommes passionnants et passionnés, dont certains ont vécu jusqu’à 80 ans, se sont disputé l’héritage. Je suis quelqu’un de très calme et plutôt solitaire, mais j’adore me plonger dans ces récits de vie collectifs et tourmentés.

– Qu’est-ce qui irrite l’homme calme que vous êtes?

– Je déteste les donneurs de leçons. J’accepte très bien qu’on n’apprécie pas ce que j’écris, mais je n’aime pas les gens qui me disent comment j’aurais dû écrire. Sinon, mon grand sujet d’irritation, ces jours, c’est la position de l’Europe face aux réfugiés. Avec ses 500 millions de personnes, l’Europe peut intégrer bien plus de migrants qu’elle ne le croit. Lorsqu’en 1917 nous avons accueilli 400 000 Russes blancs, nous ne sommes pas devenus subitement plus orthodoxes. L’Europe s’est toujours construite à travers des renouvellements de populations, des métissages enrichissants. Elle pourrait avoir ce projet passionnant de se renouveler et, au contraire, elle se fige. C’est une honte par rapport aux pères fondateurs.

«Eldorado», les 3 et 4 octobre au Théâtre Le Châtelard, Ferney-Voltaire, puis tournée à Genève, Thonon et Yverdon.

www.theatrespirale.com

Publicité