Roman

Laurent Graff: «Vous venez pour le James Bond?»

Dans «Au nom de Sa Majesté», Laurent Graff fait glisser lentement le lecteur dans un monde absurde, d’une irrésistible drôlerie

«Vous venez pour le James Bond?»

Genre: Roman
Qui ? Laurent Graff
Titre: Au nom de Sa Majesté
Chez qui ? Le Dilettante, 160 p.

Tout commence par une suite d’aphorismes. Elles font mouche: «Des moustaches d’écume aux lèvres, la mer n’arrête pas de sourire»; puis, plus loin, «Un chalutier relève son filet, déclenchant un feu de mouettes»; ou encore «A marée basse, on voit toute la dentition de l’île, avec ses caries d’algues, ses amalgames de moules». Une page par phrase, petites îles de mots dans un océan de blanc, ainsi se présente d’abord Au nom de Sa Majesté de Laurent Graff. De nouvelles en romans, une dizaine aujourd’hui, l’écrivain crée des personnages en retrait du monde, en repli volontaire, plutôt calme et joyeux, qui constatent, comme on regarde un paysage, l’étendue des dégâts alentour et l’absurdité de l’ensemble.

Le narrateur ici arpente donc une île. Seul et content de l’être. Il observe et écrit en prenant appui sur «un livre de poche peu épais d’Henri Troyat, Aliocha» trouvé dans la maison qu’il loue. Le plaisir de lecture tient à la concision et à la justesse des notes sur la mer, les ciels, leur drôlerie souvent. Puis imperceptiblement, le spectre s’élargit et le narrateur se décrit de plus en plus lui-même. La focale s’ouvre encore et l’on devine le regard intrigué des habitants de l’île bretonne sur ce promeneur solitaire.

Alors que l’on s’est habitué au charme des haïkus, on se sent petit à petit conduit ailleurs. Dans les notes prises par le narrateur apparaît ainsi, à l’improviste, le maire de l’île. Ces rencontres inopinées donnent lieu à d’irrésistibles dialogues en cul-de-sac: «Me voyant scruter indéfiniment la falaise, le maire me demande: «Que faites-vous?» Je cherche mes mots.» Une rumeur circule aussi: le prochain James Bond va se tourner sur l’île et l’équipe de tournage arrive sous peu.

Si bien que quand le maire, flanqué de ses deux adjoints, vient en personne sonner à la porte du narrateur, c’est un peu comme si une silhouette dans le fond d’un tableau sortait soudainement du cadre pour s’ébrouer en chair et en os. L’événement nous vaut de quitter les aphorismes pour entrer d’un bond dans la fiction. Sur les pas du maire, le lecteur, sans qu’il le sache encore, pénètre dans une dimension insoupçonnable où la réalité glisse vers l’absurde le plus désopilant.

Laurent Graff est le genre d’auteur que l’on ne peut lâcher. En refermant Au nom de Sa Majesté, on va lire en vitesse ses précédents titres et on attend déjà le prochain.

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