Pour un peu, on pendrait la crémaillère avec eux. Ils vous attendent devant leur maison toute neuve. Un monolithe gris blanc colossal, racé avec son profil crénelé. C’est la Comédie des Eaux-Vives en vérité, postée au-dessus d’une gare souterraine, comme une caravelle ailée.

Pour tout savoir sur le chantier, lire les articles de notre blog: Le Temps de la Comédie

Sara Martin Camara et Laurent Gravier le disent d’une voix, comme pour se rassurer: «C’est encore un peu chez nous.» Dans une poignée de jours, ils remettront les clés à Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer, codirecteurs de l’institution.

Ce théâtre tant attendu à Genève, objet de négociations bouillantes entre la ville et le canton – 98 millions pour sa construction –, de soupirs exaspérés parfois, est celui de leur désir. Sara et Laurent forment un couple à la ville comme sur les chantiers. Dans le hall glacé du complexe, ils se rappellent peut-être ces soirées où ils couchaient sur la page le squelette d’une machinerie dédiée à la fiction.

«Un cadeau»

C’était il y a douze ans. Ils vivaient à Paris, où ils ont créé en 2004 leur bureau, FRES. Sara avait de qui tenir: ses parents, espagnols, ont construit le Musée Picasso à Malaga, ville où elle a grandi. Laurent, lui, a cherché sa voie dans une forêt d’équations à inconnues multiples, mathématicien, avant d’opter pour l’art du Corbusier et de Gaudi. A leur table, ils dessinaient donc une «usine de spectacles», c’est leur terme, celui aussi du cahier des charges.

«Cet appel à projets était un cadeau, raconte Laurent. Il est rare en Europe de pouvoir concourir ainsi anonymement pour un tel enjeu.» «Ce qui était enthousiasmant, c’était de contribuer à la construction d’un nouveau quartier autour d’une gare alors en friche», ajoute Sara. Leur vision d’un bâtiment qui aurait la puissance d’Héphaïstos, le dieu de la forge, et la coquetterie de Narcisse – des façades miroitantes – leur vaut de décrocher le premier prix, laissant derrière eux 86 concurrents.

Les architectes sont-ils des artistes, lance-t-on à l’entrée de la grande salle, histoire de se chauffer? Laurent déplie des pattes d’échassier lunaire sur un des 498 sièges du gradin. Un rang en dessous, Sara love une silhouette de ballerine dans un fauteuil. Ces deux se ressemblent: une élasticité farouche. Sur la scène en contrebas, des techniciens s’affairent. Le tandem savoure: «Nous avons commencé à livrer le bâtiment en mai, partie après partie. C’est beau de le sentir s’animer.»

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«Les architectes sont des créateurs, affirme Sara, même quand on fait un hôpital! Nous passons une partie du temps à résoudre des problèmes techniques et financiers, à nous faire violence pour respecter les budgets. Mais ce sont les instants de création qui donnent sens à tout cela.» «Construire un musée, un opéra, un auditorium, c’est sculpter la ville de demain, poursuit Laurent. Les réalisations culturelles sont celles où un architecte peut s’exprimer le plus. Cette Comédie nous ressemble.»

On les examine alors de plus près. Parce qu’ils sont taillés comme des canifs, on les croyait ascètes. On les découvre lyriques en mode minéral. Ce théâtre pourrait bien être cela, froidement élégant au premier contact, enchanteur à l’usage. «Nous avons creusé la notion de bâtiment industriel, avec des ateliers de constructions, deux scènes, un restaurant, des studios. Dans cette optique, nous avons privilégié des matériaux bruts, le béton et le métal pour l’habillage des façades.»

Une usine sublimée au fond. La surprise heureuse, c’est que chaque salle exerce son charme. «Nous voudrions que le spectateur ressente une émotion en y pénétrant, puis qu’il oublie le cadre pour vivre le spectacle et se laisser chambouler par lui.»

A la tête de leur bureau, Sara et Laurent multiplient les fronts, en France, en Suisse romande – la gare de Renens par exemple. Ils affirment qu’il n’y a pas de martingale en matière de construction, que chaque œuvre est unique. «Parfois, on nous a demandé avec inquiétude si nous avions déjà testé ailleurs telle ou telle idée, sourit Sara. A chaque fois, nous répondions non. C’est le caractère inédit d’une combinaison qui nous intéresse.»

L’ivresse des pentes

Soif d’espaces, espoir d’altitude. Quand ils délaissent le casque du labeur, ils avalent les pentes, avec leurs enfants, 14 et 17 ans. Laurent entraîne son fils dans l’ascension de cols, à vélo, du côté de Megève. Sara dévale les montagnes et c’est sa jeunesse espagnole qui lui remonte à la figure: ado, elle faisait partie de l’équipe nationale de ski. Ces deux-là sont des lames que le vent aiguise.

Aparté existentiel ici: cette Comédie les a-t-elle transformés? «Je ne voudrais pas perdre la candeur et l’insouciance qui étaient les miennes au début de ma carrière, souligne Laurent. L’inconscience est une promesse.» «On ne fait jamais deux fois le même rêve», souffle Sara.

Celui de la Comédie se dissipe pour eux. L’épilogue, Laurent l’imagine en fanfare, avec tubas, trombones et tambour sur les planches. Les équipes danseraient ainsi des salsas déraisonnables. «Fanfare, fanfare… A voir! Le comité n’a pas validé», freine Sara. Leur vrai vœu? Que dans un demi-siècle, leur skyline – nom du projet – frappe toujours, indémodable. La nuit, les lettres de COMÉDIE s’allument sur la façade, histoire de rappeler qu’un théâtre est un phare. C’est leur signature. Elle est élémentaire et distinguée.


Profil

2004 Le couple crée son bureau d’architectes, FRES, à Paris.

2009 Ils remportent le concours de la nouvelle Comédie.

2010 Ouvrent un bureau à Genève.

2014 Décrochent le Prix 40 under 40 qui distingue des architectes européens de moins de 40 ans.


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