Spectacle

Laurent Pelly: «A l’opéra, je cherche à rendre mes rêves réels»

Le metteur en scène français excelle dans les spectacles oniriques et farceurs. Il monte au Grand Théâtre à Genève «La Grande-Duchesse de Gérolstein» de Jacques Offenbach, à voir dès le 15 décembre. Il raconte le métier d’enchanteur

«A l’opéra, je rends mes rêves réels»

Farce, féerie, jeu: le Français Laurent Pelly est un enchanteur. Il monte à Genève «La Grande-Duchesse de Gérolstein» de Jacques Offenbach. Confidences d’un enfant de la scène

Il arrive sans trompette ni tambour. Poignée de main tranquille. Douceur de ton et de voix. Lors de la recherche d’un lieu pour réaliser son portrait, Laurent Pelly se plie docilement aux exigences du genre. Puis suggère la salle de répétition pour l’entretien. Il y entre avec un soupir de satisfaction. «Ici, je suis bien. Ma place est là où le théâtre se fait.»

Le metteur en scène n’a rien d’un trublion. Ses spectacles oniriques, drolatiques et bondissants, il les réalise à la façon d’un artisan: appliqué au soin du détail, respectueux des œuvres et consacré à l’amour du travail sans cesse remis sur le métier.

Sa fidélité à des complices de longue date engendre aussi des univers d’une originalité immédiatement reconnaissable. Au Grand Théâtre de Genève, il aura laissé deux productions lyriques inoubliables: Platée de Rameau et Orphée aux enfers d’Offenbach. Au Théâtre de Carouge, deux formidables pièces de Victor Hugo: Mille francs de récompense et Mangeront-ils? Dans le monde, une pléthore de spectacles acclamés.

Créativité, liberté de jouer avec les codes, besoin d’ouvrir grandes les portes de la fantaisie tout en gardant un regard aiguisé sur le monde, c’est la signature de Laurent Pelly. Avec ce qui le rend irrésistible dès qu’il aborde un nouvel ouvrage: la passion de la machinerie, des accessoires, de l’image, et du jeu. Comme un enfant, le Français plonge dans la boîte à jouets pour créer des univers magiques ou décalés. Au Grand Théâtre, il reprend la mise en scène de La Grande-Duchesse de Gérolstein, montée une première fois au Châtelet à Paris il y a dix ans.

Samedi Culturel: Comment maintenir la magie de la création lors d’une reprise?

Laurent Pelly: Par les artistes qui reprennent les rôles, d’abord. Il faut revoir l’ouvrage en fonction de leurs tempéraments, de leurs qualités vocales et de leurs physiques. Puis leur transmettre les idées qu’on a déjà travaillées avec d’autres. Des particularités souvent tricotées sur mesure pour les chanteurs choisis dans la production originelle. Ce changement remet en question ma vision des personnages, même si je ne vais pas tout transformer de fond en comble. Les nouveaux interprètes m’apportent de leur côté d’autres sujets de réflexion. Et puis il y a le temps, qui a passé. Les événements survenus depuis. Et l’expérience personnelle et collective qui peut aussi s’inviter dans le spectacle. Mais les décors [de Chantal Thomas, ndlr] restent et l’esprit demeure. Un nouveau chef avec qui le courant passe, ou des solistes particulièrement bien distribués peuvent même améliorer une reprise. Quand on a Jean-Philippe Lafont dans le Général Boum de La Grande-Duchesse, par exemple, c’est du bonheur!

D’où vous vient votre goût du théâtre?

Je ne sais pas très bien. Ce que je sais, c’est qu’il m’est indispensable de monter sur une scène. Je suis chez moi sur un plateau. Probablement parce que c’est le lieu où je peux m’éloigner de la réalité et inventer un univers. Rendre des rêves réels et provoquer des échos entre le corps et la réflexion. Pour des raisons diverses, et intimes, sans doute. J’ai trouvé mon expression à travers la comédie. C’est une boîte magique qui s’ouvre et me permet aussi de dénoncer avec légèreté la bêtise ou les conventions d’une société rétrograde.

Vous utilisez aussi l’ironie et le drame pour la drôlerie.

C’est une grande loi: les comiques universels s’avèrent toujours pathétiques ou tristes. Et le tragique possède une dimension burlesque ou ridicule. Les dieux du genre, pour moi, ce sont Hugo et Shakespeare. Je rêverais de monter l’intégralité de leur œuvre. Une vie n’y suffit malheureusement pas. Cela n’a rien à voir avec de la boulimie. Ce qui m’intéresse, c’est de travailler. Avec Offenbach, les airs caracolants et la cocasserie cachent beaucoup de nostalgie et de critique, tant dans les notes que dans les mots. Cette dualité m’intéresse.

Qu’est-ce qui est premier quand vous abordez une œuvre?

Le désir. Je suis un instinctif et un émotionnel. C’est la rencontre amoureuse avec un texte, comme un coup de foudre, qui provoque tout. Qui me tient et m’obsède jusqu’à la fin. Même si cela prend dix ans. Ce sera dix ans d’amour. D’une passion qui porte. Je ne pars d’aucun postulat a priori. Ce n’est pas une image ou un dispositif scénique qui me font entrer dans les œuvres. Je suis à leur service. Ce sont elles qui stimulent mon imaginaire et m’imposent des idées, à travers leurs évidences. Quant à la dimension corporelle et tactile, à la jubilation physique, sans cela rien ne peut survenir.

Les chanteurs doivent donc être de bons acteurs, avec vous…

Il est évident qu’un soliste qui se plante sur le devant de la scène pour pousser son air, cela ne me correspond pas du tout. Il faut qu’il puisse vivre et occuper tout l’espace scénique. A la base, c’est la musique qui aimante les corps. Jamais je ne demanderai des choses qui contraignent ou perturbent le souffle et la voix. J’essaie juste d’explorer plus loin la dimension physique et émotionnelle du jeu. Il y a des chanteurs avec lesquels c’est plus difficile. Et d’autres, comme Natalie Dessay ou Laurent Naouri, avec lesquels c’est naturel.

Comment travaillez-vous avec les interprètes?

Très près d’eux, sur le plateau, en donnant des exemples concrets. J’ai du mal à m’éloigner de la scène. Je me place tout au bord. Ou au premier rang des sièges, pour rester dans l’énergie des corps. Jamais plus loin.

Vous dessinez aussi les costumes. Par souci de cohérence?

Plutôt pour me permettre d’entrer dans le monde que je veux traduire, et le caractère des personnages que j’ai l’impression de mieux définir de cette façon.

Le texte est le fondement du théâtre. Comment gérez-vous une langue étrangère, à l’opéra?

Je suis très frustré avec les mots que je ne connais pas et qu’il faut travailler phonétiquement. J’ai décidé que je ne le ferai plus. J’ai un projet en russe, mais j’espère arrêter là. J’ai besoin du français pour aller plus au fond des textes. Avec les chanteurs étrangers, je me sens un peu ambassadeur de ma langue. Je suis fier d’arriver à leur transmettre un peu de cette culture.

Quels sont vos univers de référence?

Le cinéma m’est très précieux. Fellini, Buñuel, Demi ou Tati m’ont ébloui très tôt. Et les grands réalisateurs américains. Je suis aussi fasciné par les costumes du plasticien Philippe Guillotel, qui travaille beaucoup avec Philippe Découflé. L’aspect graphique joue un rôle important dans mon travail. Musicalement, le jazz et la comédie musicale constituent un puissant terreau d’inspiration. Le théâtre peut se nourrir de tout, se faire partout. Ingmar Bergman disait que le théâtre est infini, sans limites, contrairement au cinéma, qu’on met en boîte, découpe et diffuse sur un écran. Lorsque le rideau s’ouvre, j’essaie toujours qu’on soit dans la situation d’Alice au pays des merveilles, qui tombe dans son trou. Pour que le spectateur perde les repères de la réalité sur le plateau. Comme une féerie, un songe éveillé. Particulièrement à l’opéra, où le mouvement des corps dans l’espace – un de mes dadas – est toujours lié à celui de la musique.

Avez-vous des modèles?

Au théâtre, les spectacles d’Antoine Vitez [ce metteur en scène marxiste mais amoureux de Paul Claudel a dirigé la Comédie-Française, ndlr] m’ont beaucoup marqué. Et Benno Besson, ce compagnon de Bertolt Brecht qui avait l’amour des masques. Pour l’engagement, la profondeur, la densité de son propos. Et le jeu surtout, qu’il faisait toujours passer devant. Sa singularité aussi. Que j’ai aussi l’impression de porter un peu dans le monde théâtral et lyrique.

Quel est votre rôle, sur scène?

Aider les interprètes à lâcher leurs peurs.

Grand Théâtre, les 15, 17, 19, 23, 26, 29 et 31 décembre à 19h30. Le 21 à 15h. Rens. 022 322 50 50. www.geneveopera.ch

,

«C’est la rencontre amoureuse avec un texte, comme un coup de foudre, qui provoque tout. Qui me tient et m’obsède jusqu’à la fin»
Publicité