Le secret de la coiffure de Laurie Anderson? Depuis longtemps, la chanteuse hirsute a renoncé à faire appel à un professionnel pour élaguer sa brosse électrique. L'anecdote, relatée lundi soir au Miles Davis Hall, donne le ton d'un récit burlesque dans lequel l'artiste, séquestrée à la douane d'un aéroport américain, tente en vain de démontrer que son allure insolite et ses curieux artifices scéniques ne sont pas les armes secrètes d'un complot terroriste.

D'artifices, précisément, il n'est plus guère question lors de cette première incursion montreusienne. Réduite à sa plus simple expression (synthétiseurs et violon), la panoplie de scène de la New-Yorkaise traduit le désir de condensation d'une créatrice dont les spectacles monumentaux appartiennent pour l'heure au passé. A la tête d'un quatuor délicat dont le jeu se limite à la ponctuation de ses chants dialogués, Laurie Anderson renoue ainsi avec la simplicité qui amorça, à la fin des années 70, sa carrière musicale. Et déploie, en un tour de chant ménageant une savante alternance entre classiques («Big Science», «Beautiful Red Dress»), pièces récentes et récits fantasques, l'étendue de ses pouvoirs expressifs.

Remarquable conteuse, chanteuse à la tessiture élargie, l'Américaine n'a nul besoin d'avoir recours aux prothèses technologiques qui ont fait d'elle l'une des artistes les plus complètes de la génération multimédia. En quelques phrases, ponctuées de ses fameux «you know…» et «he says…», la radieuse quinquagénaire installe un univers. Un théâtre urbain peuplé de marginaux splendides, de féministes taquines et de bobos bouffons. Tous autoportraits trahissant les doutes et rêves d'une artiste plus que jamais en prise avec les contradictions de son ère.

A l'heure où la musicienne revient à la forme la plus épurée de son art, la NASA vient de la nommer première «artiste en résidence» de son programme culturel. Un rôle inédit qu'elle évoque, un rien perplexe, avec la même affabilité que colportent depuis plus de vingt ans ses nombreux films, disques et interventions artistiques. Entretien.

Laurie Anderson: Je ne sais pas encore très bien en quoi consiste mon mandat. Mais la première chose que je leur ai demandée, c'est: «Est-ce que je peux aller dans l'espace?» Cet automne, je vais suivre un entraînement pour pouvoir évoluer en apesanteur, et j'observe de près tout ce que la NASA développe. Même si je me rends compte que, malheureusement, la plupart de ce que ses chercheurs élaborent est destiné en priorité à l'armée américaine.

Le Temps: Y puisez-vous l'inspiration de nouvelles créations?

– Vous savez, je ne suis plus particulièrement fascinée par la technologie. Aujourd'hui, je tends même à m'en défier. Ce qui m'intéresse, c'est surtout de trouver des moyens simples de faire agir nos sens différemment. D'arriver à faire voir avec les doigts, de faire sentir avec les yeux. La technologie permet sans doute à beaucoup de gens d'accéder à la création artistique, ce qui est une bonne chose. Les jeunes gravent leur propre musique, tournent leurs propres films. Mais cette autonomie nouvelle crée aussi beaucoup de solitude, dans un monde où les artistes doivent jouer un rôle de ciment social.

– Est-ce aussi pour cela que vous êtes revenue à une forme plus modeste de spectacle?

– Oui, car aujourd'hui, tout est spectacle. La guerre en Irak a été traitée comme une partie de football, et toute l'information est désormais assujettie à l'esthétique. En m'interrogeant sur l'essence de mon travail, je me suis rendu compte que si j'enlevais tout ce qu'il contenait de superflu, il ne restait qu'une chose: l'envie de raconter des histoires. Aujourd'hui, je tends à privilégier une écriture de plus en plus journalistique. Essayer de décrire la façon dont les choses se passent, sans enjoliver la vérité, réserve parfois de belles surprises. Car les faits sont souvent bien plus intrigants que la fiction.

– En tant que New-Yorkaise, comment avez-vous vécu l'après-11 septembre?

– Le plus pénible dans ce deuil national, c'est qu'en vérité, les New-Yorkais ne supportent pas l'idée d'être victimisés. Et je pense que, comme moi, beaucoup n'ont pas transformé leur douleur en sursaut de fierté nationale. Aujourd'hui, j'ai l'impression que l'identité du monde se réorganise davantage en termes de cités que de nations. Il est plus facile pour moi de me produire à Rome qu'à Tallahassee (Floride). Mais dans le même temps, mondialisation oblige, les villes elles-mêmes sont en train de perdre leur identité. Déjà, Minneapolis ressemble beaucoup à Copenhague, qui ressemble beaucoup à Singapour…