Elle sort de sa suite au Palace, rentre dans une limousine qu’elle a voulue noire, elle avance, vite, dans les couloirs avec sa robe de bal créole, un bibi à voilette, une énorme ceinture Gucci pleine de strass, on dirait une armure, elle chante déjà avant de monter sur scène, ils ont tous l’air pressé alors que le public attend déjà depuis, quoi, vingt minutes. Lauryn Hill croit que la terreur est une maladie dont on se défait si on la transmet à d’autres.

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Exactement comme Nina Simone, dont elle ne fait que citer le nom, dont elle chante «Feeling Good» et dont elle reprend la reprise du «Ne me quitte pas»; elle raconte que, dans l’intimité, on l’appelle Nina. Qui ne pense pas au concert de Simone, en 1976, quand elle faisait asseoir le public? Lauryn Hill, comme à chaque fois, fait des grands gestes d’autorité, donne des instructions qu’on ne comprend pas, se plaint du son, du volume, de la climatisation, elle fait entrer plusieurs fois son habilleuse pour ajuster sa robe, elle s’excuse, s’excuse encore.

«We love you»

On a envie de lui dire: tu ne trompes personne. On a envie de lui dire: on comprend ta peur. Quelqu’un crie: «We love you», presque reçu comme une agression. Lauryn Hill expédie des medleys de ses chansons les plus tristes pour ne pas se laisser contaminer. Même quand elle chante Roberta Flack, «Killing Me Softly», elle la vend dans une version dopée, presque foraine. Et puis, par surprise, la grâce s’installe. Malgré la frousse. Malgré le fait que la voix et le corps de Lauryn Hill disent des choses contraires.

Elle a le rap mitraillette de son adolescence dans les banlieues du New Jersey. Elle a la chaloupe insulaire de ses amours caraïbes. Elle a surtout ce gospel, tout au fond de la gorge, de cette voix qui n’est parfois plus qu’un souffle, et qui laisse entrevoir, tout au fond, un équilibre. Il ne s’agit pas de savoir si Lauryn Hill a réussi ou non son concert, de juger une performance. Il s’agit de savoir combien de temps encore elle pourra nous enchanter.