Inauguré le 29 décembre 1928, imaginé par l’architecte Charles Thévenaz sur le modèle des «palaces», ces cinémas vastes et luxueux à l’américaine, le Capitole est la plus grande salle de Suisse encore en activité. De Katharine Hepburn à Michael Cimino en passant par Vittorio Taviani et Joel Coen, elle a vu défiler des grands noms du 7e art. Durant sa première décennie d’existence, elle comptait même parmi ses fidèles la reine d’Espagne Victoria Eugenia de Battenberg, alors en exil à Lausanne.

Après des rénovations en 1951 et 1959, qui ont notamment vu son nombre de fauteuils passer de 1077 à 867 places, le bientôt centenaire Capitole entreprend ce mois de février la plus grande mue de son histoire. Propriété depuis 2010 de la ville de Lausanne, qui en a alors confié la gestion à la Cinémathèque suisse, il va être entièrement réhabilité, verra ses installations sanitaires et techniques obsolètes entièrement remises aux normes, et sa capacité d’accueil augmentée. Sous l’imposante salle historique, un deuxième espace de projection de 140 places va en effet être creusé et remplacera lors de son ouverture, prévue en 2023, la petite salle du Cinématographe qu’exploite la Cinémathèque au Casino de Montbenon.

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Souvenirs de «la petite dame»

Si l’institution conservera par ailleurs ses bureaux à Montbenon, elle pourra dès lors proposer l’entier de sa programmation dans un lieu unique. Outre les deux salles, le bâtiment de l’avenue du Théâtre, conçu par Thévenaz en profondeur afin d’épouser la pente et de respecter une servitude limitant la hauteur des constructions, abritera de nouveaux lieux, comme une médiathèque, une boutique spécialisée et un café. Piloté par Architecum, atelier d’architecture basé à Montreux et Viège, ce chantier permettra au Capitole de se muer en Maison du cinéma. Directrice puis propriétaire historique de la salle, Lucienne Schnegg (1925-2015) s’était longtemps battue contre des projets visant à transformer le bâtiment – au gré des rumeurs – en centre commercial ou en logements. D’une certaine manière, cette Maison du cinéma est aussi un bel hommage à cette figure essentielle de la vie cinématographique lausannoise, magnifiquement célébrée en 2005 par Jacqueline Veuve dans La Petite Dame du Capitole.

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Pour l’exécutif lausannois, qui arrive en fin de législature, le lancement du chantier est une étape supplémentaire de la grande évolution que connaît la capitale vaudoise en matière d’infrastructures culturelles. La transformation du Capitole fait en effet suite à celle, entamée l’an dernier, du Théâtre de Vidy, tandis qu’à la gare le quartier des arts de Plateforme 10 est en pleine effervescence. Municipale chargée du service Logement, environnement et architecture, Natacha Litzistorf rappelle encore la récente rénovation du Musée historique ainsi que les premiers aménagements réalisés à la Collection de l’art brut. «Pour une ville de la taille de Lausanne, cela fait beaucoup, souligne l’élue verte. Et là, on ne parle que de culture. Au cours de cette législature, on a développé une trentaine de projets pour un total d’environ 350 millions de francs.»

Financement mutualisé

Le chantier du Capitole est, lui, devisé à 18 millions. «Son élaboration a été longue, mais on est très heureux d’avoir réussi à mettre en place un financement mutualisé», se réjouit de son côté Grégoire Junod, en précisant que tout a commencé avec la création d’une fondation qui va désormais être propriétaire des lieux. «Elle a été financée à hauteur de 5 millions par la ville, poursuit le syndic. S’y ajoutent 1 million de la Confédération et 1 million de l’Etat de Vaud, en marge d’une augmentation annuelle de 150 000 francs de la subvention cantonale. On a également obtenu 3 millions de la Loterie Romande. Mais les recherches se poursuivent auprès des fondations, mécènes et partenaires privés.»

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Pour Grégoire Junod, sauver le Capitole – classé depuis 2009 à l’inventaire cantonal – était une évidence. Lieux de grandes avant-premières, notamment pour le cinéma suisse, il est aussi depuis 2018 l’écrin autour duquel s’organisent les Rencontres 7e art Lausanne, festival patrimonial créé par Vincent Perez. «Il s’agit non seulement d’un projet régional, mais aussi national puisqu’on parle de la Cinémathèque suisse, souligne le socialiste. Si on regarde l’histoire de l’institution, elle est emblématique de la culture suisse. Créée par l’énergie de quelques pionniers autour de Freddy Buache, dans des locaux minuscules en face de la cathédrale, elle est aujourd’hui dotée, à Penthaz, de dépôts parmi les plus modernes du monde.»

Natacha Litzistorf voit également dans ce chantier l’occasion de mettre en lumière le riche patrimoine architectural lausannois, trop souvent ignoré: «Il est important de le faire vivre à travers des interventions respectueuses. Il y a là un bon équilibre à trouver entre l’ancien et le contemporain.»


«Le cinéma d’aujourd’hui doit dialoguer avec celui d’hier»

Adjointe de direction à la Cinémathèque suisse, Chicca Bergonzi est également cheffe de projet du chantier du Capitole.

«Le Temps:» L’ouverture du chantier du Capitole suit d’une année et demie l’inauguration du Centre de recherche et d’archivage de Penthaz. Après s’être dotée d’un outil de conservation dernier cri, la Cinémathèque aura ainsi un centre de diffusion à la hauteur de ses collections…

Chicca Bergonzi: On va en effet pouvoir mieux déployer tout ce qu’on a mis sur pied ces dernières années, tant sur le plan événementiel que de la programmation, tout en cherchant un meilleur équilibre entre notre mission patrimoniale et le cinéma contemporain, car il est important que le cinéma d’aujourd’hui dialogue avec celui d’hier. Avec les autres salles indépendantes, on pourra en outre renforcer la promotion du cinéma suisse, car on voit bien qu’à Lausanne on manque d’espaces pour le montrer; il y a d’ailleurs une vraie frustration du côté des producteurs, des réalisateurs et des distributeurs. Mais il nous faut aussi continuer à soutenir le cinéma indépendant mondial, qui est de moins en moins diffusé en dehors des festivals. Avec nos deux salles, nous pourrons mieux jongler entre le patrimoine, avec une attention plus importante aux nouvelles copies restaurées, et le contemporain.

En marge de ses deux salles, cette Maison du cinéma abritera également un café, une boutique spécialisée et une médiathèque…

Notre objectif est d’en faire un lieu de rencontres, indépendamment des projections; un lieu ouvert où les gens peuvent venir boire un café, lire une revue de cinéma et peut-être même visionner à la médiathèque des restaurations de ciné-journaux ou des petits films sur Lausanne. L’idée serait d’inclure dans ces propositions les archives de la ville et du canton.

La Maison du cinéma pourrait-elle aussi devenir à terme un lieu de recherche, notamment pour les étudiants de la Section d’histoire et esthétique du cinéma de l’Université de Lausanne ou ceux de l’ECAL?

Il nous faut différencier la partie recherche de la partie public. Tout ce qui touche à la recherche a lieu et aura lieu à Penthaz. Le Capitole va rester lié à la programmation quotidienne et à l’événementiel. Il s’agit en quelque sorte de la pointe de l’iceberg, d’un outil pour une première approche du cinéma et des activités d’une cinémathèque. Ce qui n’empêche pas que la petite salle et la médiathèque puissent être utilisées par des écoles pour des projets pédagogiques.