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Des danseurs athlétiques pour une cause tragique. Le choc du premier soir de La Cité.
© Christophe Pean

Plein air

A Lausanne, La Cité met le feu au Château

Moins de spectateurs, plus de fraîcheur: mardi, le festival chéri des Lausannois a connu un démarrage timide. Heureusement, une troupe congolaise a embrasé le public en fin de soirée

«Nous ne vous laisserons pas tranquilles.» Quand elle est lancée par Rébecca Chaillon, performeuse black et prodigieuse, la menace prend tout son relief. D’autant que la harangue intervient au beau milieu de Monstres, coup de tonnerre chorégraphique qui, comme le dit son sous-titre, «ne danse pas pour rien».

Dans les rangs, le syndic Grégoire Junod a apprécié. Comme le reste du public de La Cité, sidéré par la puissance de la charge congolaise signée DeLaVallett Bidiefono. Le spectacle, très frontal et engagé, a d’autant plus frappé qu’il est arrivé au terme d’une soirée marquée par le dégagement ludique et le second degré. Récit d’un parcours en quatre étapes qui vont de l’eau au feu.

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1.Les Bains publics de la place du Tunnel

C’est la nouveauté de cette édition. Pendant tout le festival, le parking de la place du Tunnel est remplacé par des Bains publics à portée poétique. Dans le dispositif imaginé par le collectif genevois 3615Dakota, il y a de l’eau pour barboter, des lits pour se reposer et de la vapeur pour suer. Mais pas que. Chaque proposition va plus loin que son usage premier. La piscine, par exemple, est augmentée d’un alambic qui permet d’extraire de l’huile essentielle de Lausannois, rien que ça. Plus loin, un autre bac où il fait bon goger récupère les peaux mortes des baigneurs pour optimiser la croissance de salades en pleine terre.

Mais la palme revient aux pavés. Des pierres exposées sous cloche s’abreuvent de sons et évoluent en fonction. Il y a le pavé Macron qui, tout le jour, cohabite avec un discours du président aiglon. Il est bien carré, solide, prêt à soutenir un empire. Il y a le pavé de la sédition qui sans cesse entend des slogans de manifestants. Lui présente quelques salutaires fissures. Il y a aussi le pavé marin, qui écoute le sac et le ressac du soir au matin. Il faut le voir tout poli, joyeux à l’idée de redevenir le sable de ses origines! Et puis, dans un coffre transparent, il y a les pavés en masse que chacun peut charger de ses souvenirs ou de ses désirs. Suffit de parler à un micro qui diffuse ces mots au lot.

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Avec ses collègues maîtres enchanteurs, Nicolas Chapoulier pratique l’urbanothérapie et assure que ces pavés, jetés dans une bouche d’égout à la fin de la manifestation, réenchanteront la place par imprégnation. On croit rêver? Justement, le Dakota qui, sur les traces du philosophe Bruno Latour, se définit comme un organisme de l’«alter-réalité» se fixe cette mission: travailler sur le lien et le génie du lieu pour inviter le citoyen à réinventer son environnement. Les drôles ont raison. Le réel n’est au fond que plusieurs couches de fiction.

2. Le carrousel des pieds nickelés

Ce n’est pas le premier manège alternatif, mais celui du Titanos est spécialement allumé. Il faut courir le voir dans la Cour du Gymnase de la Cité, les enfants adorent son côté déglingué. Composées uniquement de matériaux de récupération, les montures alternent gorille, moto, pelle mécanique, girafe, avions, tous rafistolés, tous beaux à tomber. Et l’équipage, barré jusqu’à créer quelques sensations fortes dans l’assemblée, ajoute au bonheur de la virée.

3.Mark Morris… qui est Mark Morris?

Un vrai talk-show pour une fausse idole des jeunes. Marielle Pinsard n’est jamais aussi inspirée que lorsqu’elle peut «twister» la réalité. Dans Et à part la musique, qu’est-ce que vous faites?, à voir encore ce mercredi soir à la Perchée, la metteuse en scène romande associe ses talents à la faconde de Michel Zendali, animateur de la RTS et complice de ce trompe-l’œil pour public crédule ou amusé. Derrière nous, au terme de cette fausse émission, des spectateurs français avouent qu’ils n’ont pas tout capté. «Il nous manque des références… ». Qu’ils se rassurent. A part notre chère Yvette Théraulaz qui intervient à mi-parcours et raconte exactement ce qu’il lui est arrivé, l’essentiel est inventé.

Mais on l’aime ce Mark Morris, fausse coqueluche des années soixante, qui émeut jusqu’à Sarcloret – il en faut beaucoup pour que le bourru soit ému. Interprété par Marcin de Morsier qui signe les tubes de la soirée, le faux chanteur dit des vérités vraies. Le fait qu’en Suisse, l’argent et la reconnaissance «ruissellent» tellement au fil des méandres appelés Confédération, canton, ville, fondation que l’artiste peine à en profiter. Ou que les chanteurs sont souvent des fils de pasteur, ce qui casse passablement leur ardeur. Ou encore que l’orgueil, ingrédient essentiel au succès, est une maladie honteuse dans nos contrées. Tout ça est connu, cliché? Oui, mais c’est montré en mode malin et même si on s’ennuie vers la fin, on entonne avec bonheur le refrain de l’enfant «pastorisé».

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4.La colère des humiliés

Le coup de tonnerre dans le ciel de La Cité. Comme si les autorités vaudoises étaient convoquées pour un examen de pensées. C’est que la nouvelle scène – La Châtelaine – est adossée au château Saint-Maire et, mardi soir les murs ont tremblé. Dans Monstres, la compagnie congolaise Baninga/DeLaValletBidiefono montre qu’elle a le sens du show. Un show soutenu par une colère sincère. Avec ses chorégraphies musclées, sinon martiales, ses musiques qui prennent aux tripes, ses alignements parfaitement dessinés pour des corps parfaitement fuselés, ces danseurs et musiciens emmenés par DeLaValletBidiefono parlent pour toute l’Afrique meurtrie. Les pieds frappent le sol, les bras se dressent, les dos claquent dans l’espace comme autant de flèches et, dans les gradins, on perçoit toute la déception d’un continent face aux promesses non tenues, aux gouvernements corrompus.

Bien sûr, par moments, le spectacle souffre d’un excès de lyrisme. Il y aurait quelques poches à percer. Mais la harangue de Rébecca Chaillon, en pasionaria plantureuse et dénudée qui, en substance, dit «ça suffit!», met tout le monde d’accord. Et si le public salue debout, c’est que cette colère lui parle bien au-delà de l’Afrique trahie. Monstres est à voir encore ce mercredi soir à 22h15.


Le Festival de la Cité, jusqu’au 15 juillet, Lausanne.

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