Etes-vous du style à mettre les deux pieds dans la même jambe de pantalon? Ou à enfiler un chemisier à l’envers? Si oui, vous allez adorer Nous trois, la nouvelle création d’Eugénie Rebetez, à voir à la Grange de Dorigny, à Lausanne, jusqu’à samedi. Associée pour la première fois sur scène à un musicien, Pascal Lopinat, et à un danseur, Victor Poltier, la diva des solos explore les énigmes du monde pratique et de la vie à plusieurs dans un mélange d’humour et de fantastique. Valise cannibale, pull animal ou batterie en folie, l’artiste romande multiplie les glissements entre le monde réel et celui des esprits. Tantôt électrique, tantôt planant, le trio lui va comme un gant.

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L’entame dit déjà beaucoup de ce spectacle sur le thème de «comment vivre ensemble sans perdre sa singularité?». Devant une toile vivace, peinte par la maman d’Eugénie, les trois drôles arrivent en procession. Victor, la tête avalée dans un pull gris, se débat avec une valise ouverte qui semble vouloir le dévorer. C’est le grand flandrin, le décalé de la soirée. Eugénie, robe bleu roi, marche les deux pieds dans un sac, le sourcil froncé. Elle est celle qui soutient, organise, s’y colle au nom de la collectivité. Enfin, Pascal, diable rouge et rebelle, porte une chaise qu’il fait régulièrement claquer sur le plancher. Les trois se suivent, mais ne se ressemblent pas. Et tout l’enjeu de la proposition consiste à partager le territoire entre ces allumés-là.

La valse des «non»

C’est que, après avoir tricoté des fables trépidantes autour de sa vie, la danseuse a choisi d’explorer la famille, fascinée par «la dynamique des relations entre des personnes liées à la vie à la mort». «Comment chacun parvient-il à endosser son rôle? Qu’est-ce qu’on donne, qu’est-ce qu’on reçoit?» s’interroge la jeune femme, mère d’un petit garçon de 3 ans et donc au cœur du questionnement.

Sur la scène de Dorigny, la question se pose de manière frondeuse et flibustière. Peu de texte, plutôt des interjections. Comme la fameuse valse des «non». Celle de l’enfant boudeur, d’abord, et cette colère se traduit par un duo où, sur un son de scratch, les bras du danseur battent l’air, enserrent le corps de sa partenaire et semblent chercher à briser le cadre de l’ordinaire. Mais aussi celle de la mère. Couchée sur le ventre, Eugénie décline au micro les différentes couleurs – doucereuses, suppliantes, sévères – que prend cette inévitable interdiction. Eduquer, est-ce (se) limiter?

La liberté, axe de création

Peut-être, mais c’est surtout offrir des espaces de liberté. Comme l’artiste en a connu, elle qui, à seulement 15 ans, a quitté son Mervelier familial pour étudier la danse en Belgique. A Dorigny, la liberté est reine. Déjà dans la construction de la pièce qui passe d’une séquence à une autre sans marquer de coutures. A le considérer distraitement, ce spectacle pourrait d’ailleurs être vu comme une immense jam scénique où chacun des trois artistes développe son élément à sa guise. En réalité, la chose est très orchestrée.

Et, après la valse des non, le fantastique prend le pouvoir et la forme d’un immense animal étrange que compose Victor, recouvert d’un tissu géant. Sur une musique planante, Eugénie fait le chat à ses pieds, célébrant l’alliance entre le monde étrange et le monde familier. Plus tard, les deux garçons de la distribution jouent au basket alors que la danseuse hante le plateau en disant un «quoi?» égaré, et le contraste évoque subtilement l’opposition entre la force physique de l’enfant et l’hébétude, la fatigue des parents. Mais parfois, Eugénie fait aussi le bébé, couchée sur le dos, les jambes levées. Puis elle s’endort sur le plateau, comme un enfant repu d’activité.

Les rôles ne sont pas définis, arrêtés, la fluidité règne dans cette création dans laquelle les matériaux, valises, tissus, avalent les humains, comme si le monde pratique était encore un défi en plus à relever. Comment réussir à vivre ensemble? En permettant à la singularité de chacun de s’exprimer, répond la fascinante Eugénie Rebetez.


Nous trois, jusqu’au 30 novembre, Grange de Dorigny, Lausanne.