Une coupe nautile dans laquelle un homme noir ploie sous le poids d’un coquillage-monde. Des porcelaines asiatiques pour le thé ou le café. Une gravure alignant côte à côte des représentants de la Perse, du Japon et du Tartare, en costumes nationaux…

Le point commun entre tous ces objets, certains rapportés par des voyageurs, des scientifiques, des marchands, mais d’autres manufacturés en Suisse: tous représentent une certaine vision de l’ailleurs, et faisaient partie d’intérieurs suisses au XVIIIe siècle, objets artisanaux comme œuvres d’art. C’est la grande originalité de cette exposition, tous ces artefacts sont attestés sur le sol helvétique avant 1815 pour les plus tardifs, donnant à voir les représentations en vigueur à l’époque. Laques chinoises et ossements d’animaux lointains permettaient à des citoyens aisés de montrer leur assise internationale. Une spécificité suisse est aussi le partage de ces collectes dans des cabinets ou bibliothèques scientifiques, à vocation d’enseignement. De quoi documenter l’émergence d’un regard sur l’autre, qui imprègne encore nos façons de voir d’aujourd’hui.

«Le XVIIIe est une période fondamentale mais aussi souvent un peu idéalisée, développe Noémie Etienne, l'une des conceptrices de l'exposition et cheffe du projet de recherche. C'est le progrès scientifique, l'Encylopédie bien sûr, les Lumières. Les discours scientifiques tels que nous les connaissons viennent du XVIIIe siècle. Mais c'est aussi le début d'une globalisation économique fondée sur l'eurocentrisme, la colonisation et l'esclavage. Ce n'est pas derrière nous, nous en sommes encore les héritiers». Les enjeux de domination, de race et d’économie sont en embuscade. La charge affective de ces représentations peut être très forte, comme on le voit dans le sillage du mouvement Black Lives Matter.

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«Quelques œuvres peuvent interroger. On s'est par exemple posé la question de conserver le vocabulaire d'origine, explique encore Noémie Etienne. Ces interrogations sont légitimes à notre époque. On ne peut pas faire de whitewashing dans un musée et cacher certaines oeuvres problématiques, mais on doit soigner la contextualisation historique».

Tout ne se voit pas, ne se devine pas des quelque 300 artefacts présentés au Palais de Rumine. L’intérêt, pour beaucoup, réside dans l’histoire de leur arrivée en Suisse, au moins autant qu'en eux-mêmes. Le récit longtemps dominant d’une Suisse non coloniale et neutre est battu en brèche depuis avant les années 2000 par toute une école d’historiens et d’ethnologues qui ont montré comment, par ses diplomates, ses scientifiques et ses marchands, la Suisse avait bien un héritage colonial, à défaut de colonies. La présence d’un étui de Toblerone dans la première salle de l’exposition, où un fatras d'objets remet en question la notion d'exotique, rappelle d’ailleurs ironiquement l’appropriation identitaire du chocolat.

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Exotic? sollicite la curiosité intellectuelle encore plus qu’une autre exposition, et on rêve d’avoir accès à l'histoire de chaque objet. L’exotisme est une construction, voire une caricature – d’où le point d’interrogation, bien sûr. Mais cette construction a encore des prolongements aujourd’hui, d’où l’importance de la reconnaître et de l’analyser.

L’autre bonne idée d’Exotic? est de montrer comment la Suisse choisit parallèlement, au XVIIIe, de s’«exoticiser» aux yeux de l’autre, en cultivant une image folklorique de ses campagnes et des Alpes qui s’exporte bien. Ces reproductions de villageois et villages fantasmés subsistent encore aujourd’hui dans la publicité et le marketing touristiques.

Il a fallu sept ans pour rassembler toute cette matière. Exotic? est une exposition de recherche, réalisée en collaboration avec les musées cantonaux d’archéologie et d’histoire, de géologie et de zoologie, et avec le soutien du Fonds national suisse. Il faut pointer l’exceptionnel dispositif de médiation culturelle déployé à l’occasion – des spectacles pour enfants, des ateliers, des visites commentées. Le 27 novembre, un colloque approfondira la question de l’implication des Suisses dans la traite négrière au XVIIIe. Enfin, plusieurs artistes contemporains ont été sollicités pour créer des œuvres en résonance avec l’exposition. Le service en porcelaine Souvenirs d’Haïti, de Fabien Clerc, est saisissant.

Un livre richement illustré accompagne l’exposition: «Une Suisse exotique?» Sous la direction de Noémie Etienne, Claire Brizon, Chonja Lee, Etienne Wismer. Diaphanes, 376 pages, 2020.


«Exotic? Regarder l’ailleurs en Suisse au siècle des Lumières»Palais de Rumine, Lausanne, jusqu’au 28 février 2021.

Visite commentée réservée aux abonnés du Temps le jeudi 15 octobre à 18h00.


Quatre objets marquants sélectionnés par les quatre co-curateurs

«Nââkweta», ou hache ostensoir, choisie par Claire Brizon.

C’est le voyageur qui l’a rapportée de Nouvelle-Calédonie qui l’a nommée «hache ostensoir», une appellation qui montre la prééminence de la vision catholique pour appréhender les cultures coloniales. Le jade, les poils de la chauve-souris roussette révèlent qu’il s’agissait d’un objet prestigieux, destiné à être montré – et certes pas une hache, le poids du disque en témoigne. Sollicité pour l’exposition, l’artiste kanak Denis Pourawa lui a rendu son statut d’artefact symbolique qui représente de manière stylisée la rencontre entre la terre et la mer. En lui redonnant un nom mélanésien et en nouant un morceau de son foulard sur le manche, il l’a reconnecté au monde présent.

«Le Trafic d’humains», choisi par Chonja Lee.

Un Européen donne de l’argent à un marchand d’esclaves en habit oriental ou provençal, qui lui remet en échange un prisonnier originaire d’Afrique subsaharienne, nu et enchaîné. La dimension commerçante est aussi soulignée par le paquet posé à terre. Ces pièces de porcelaine étaient des centres de table qui devaient alimenter la conversation. Le sens de cet ensemble n’est pas certain: le conseiller artistique de la manufacture Kilchberg-Schooren de Zurich était Salomon Gessner, le fondateur de la Neue Zürcher Zeitung, qui a dénoncé l’esclavage. Cette pièce provient du musée de Saronno, en Italie, un autre exemplaire fait partie des collections du Musée national suisse, qui ne l’a pas prêté. C’est parce que plusieurs pièces de l’exposition transmettent un message colonialiste ou raciste que tout un accompagnement historique et contextualisant a été mis en place à Rumine.

«Portrait de Charles-Daniel de Meuron et deux hommes», choisi par Noémie Etienne.

Le général de Meuron, célèbre militaire dont le cabinet d’histoire naturelle est à l’origine de plusieurs musées de Neuchâtel, est représenté ici avec deux personnes tenues en esclavage qu'il a probablement ramenées de son service à l'étranger. Les boucles d'oreilles en or, les tissus précieux ainsi que ces hommes attestent son statut social. C'est une chance d'avoir cette peinture dans l'exposition, pour Noémie Etienne, qui rêverait que toutes les archives, notamment celles qui ont trait aux Suisses impliqués dans la production sucrière, soient accessibles au public, pour pouvoir ensemble continuer à écrire l'histoire globale de la Suisse. 

«Petite Helvétie», de Pierre-Antoine Mongin, choisie par Etienne Wismer.

Les papiers peints panoramiques qui se sont répandus au tout début du XIXe montraient des paysages inventés avec des vues fictives et stéréotypées de populations souvent indigènes océaniennes, ici indigènes suisses. Une image idéale, caricaturale de villageois dans un paysage préalpin qui séduit les villes, un collage d’éléments destinés au tourisme, qui participe d’une création de l’identité suisse et qui s’exporte bien. L’exotisme est bien une construction sociale. Cette «petite» Helvétie a été conçue pour des intérieurs aux dimensions plus modestes (d'où son nom) et mesure presque 10 mètres de long. Les sujets ont été imprimés à l’aide de plusieurs centaines blocs de bois.