Une atmosphère océane soufflait sur la Cité lausannoise ce mardi soir-là. Au Pré-des-Druides, antre dévolu à la danse, 1000 spectateurs attendent sous les étoiles. Gyslaine Delaunay, programmatrice, bénévole comme ses douze pairs qui dessinent le contenu du grand raout culturel, mange le micro de sa voix grevée par la nicotine. Elle annonce les quatre découvertes de la soirée, quatre compagnies qui se produisent pour la première fois à Lausanne ou en Suisse romande. Cette speakerine gutturale surprend voire agace au prime abord. Puis l'on se ravise devant ce souci évident de ne laisser personne du public en rade.

Année après année, Gyslaine Delaunay mise sur la relève. Mais cette édition se présente sans doute comme la plus radicale avec une absence totale de têtes d'affiche. Cette liberté, rendue possible par la gratuité du festival pour les spectateurs et donc par l'indifférence des programmateurs pour le box-office, est ici cadrée par mille égards pour les non-connaisseurs, ces candides et curieux qui forment les deux tiers des spectateurs du Pré-des-Druides. Avec un budget de 64 000 francs et un fichier d'adresses rendu joufflu par les années de vadrouillages en Suisse et ailleurs, Gyslaine Delaunay sélectionne onze compagnies, de tous styles, selon trois critères amples: originalité, présence, maturité. En tête toujours aussi: la capacité de la troupe à jouer en plein air devant un public volatil. «L'idée est d'inciter le spectateur à rester le plus longtemps. Je construis mes soirées en fonction d'une dynamique qui va du spectacle le plus léger au plus pointu. Je demande aussi aux chorégraphes d'adapter leur spectacle pour l'extérieur. Les longueurs sont rédhibitoires par exemple.» Ainsi, mine de rien, le Pré-des-Druides, îlot de verdure à l'écart du cœur du festival, génère un nouveau public pour la danse. «On le retrouve ensuite dans les théâtres pendant la saison», confirme la meneuse du bal.

Dans les années 80 et 90, les chorégraphes Philippe Saire, Fabienne Berger, Fabienne Abramovich mais aussi Guilherme Botelho et beaucoup d'autres ont officié sur ce carré d'herbes avant de sillonner les scènes d'Europe. La sélection 2003 comprend trois programmes. Mardi soir, un couple suisso-allemand, Michael Langeneckert et la longiligne Anouk Mae Spiess, livrait le Lego inextricable des rapports de couple dans le lit émotionnel des Contes d'Hoffman. Leurs mouvements se déplient en flux continu et intègrent une étonnante densité de situations cocasses, de désirs inavouables, de rêves contradictoires.

Surgit ensuite un homme en jupe noire et longue. Très vite, ses bras comme dotés d'une vie propre, cette façon aussi de se tenir dans l'espace, comme sur coussins d'air, de mêler gestes de danses traditionnelles (les rondes des derviches) ou de salon à ceux d'un quotidien transcendé (on devine, le temps d'un instant, les bras, encore, d'une mère protégeant son enfant), imposent une présence rare, une façon de parler par le mouvement éminemment originale. Il s'appelle Franz Frautschi, vient de Bâle, se produit surtout en Suisse alémanique et en Allemagne. Frater + était son premier spectacle en Suisse romande.

Avignon et ses déchirements autour du statut des intermittents du spectacle se sont ensuite invités dans la nuit chaude. La compagnie française Hoogenraad, avant de se lancer dans une exploration du pouvoir inspirée par Machiavel, a affirmé au micro sa solidarité avec ses collègues en grève. En clôture de soirée, la Genevoise Nathalie Tacchellak, a repris le très géométrique Newton 1, 2, 3 avec cinq autres danseurs. Ou comment éprouver, très concrètement, comme une ascèse, la gravité et l'équilibre des forces. Dans la nuit déjà très avancée, dans le tourbillon minéral de la bande-son, les spectateurs qui avaient fait le pari de rester jusqu'au bout, ont vu un petit avion, léger comme un papillon, tracer l'espace en faisant la nique à Newton, en toute impunité.

Festival de la Cité, Lausanne. Jusqu'au 12 juillet. www.festivalcite.ch