Exposition

A Lausanne, de fragiles et lumineux bâtons de craie à l'honneur 

La Fondation de l’Hermitage montre quelque 150 œuvres au pastel. Qui illustrent, de Degas à Scully, en passant par Manet à Picasso, les possibilités et la fortune de ce médium fragile

Ce n’est qu’un médium, c’est-à-dire un moyen susceptible de s’adapter aux intentions, et à l’inspiration, du créateur. Mais en tant que tel le pastel, comme l’huile, l’aquarelle, ou les techniques de la gravure, est susceptible d’influer sur la nature et la vocation de l’œuvre. Telle est la démonstration que propose la Fondation de l’Hermitage, à partir d’un pastel de Degas entré dans son fonds il y a tout juste vingt ans.

L’histoire de l’usage du pastel dans l’art occidental se laisse découvrir au fil de 150 feuilles patiemment glanées dans les collections suisses. Patiemment parce qu’il s’agit de pièces dont le médium même, cette craie volatile, détermine, aussi, la fragilité. Et la beauté. En effet, ainsi que l’écrivait Claude-Henri Watelet en 1760, «de la beauté le pastel a l’éclat et la fragilité».

Léonard de Vinci, précurseur

L’engouement pour les portraits au pastel, dans la France des Lumières – au point qu’il y suppléait, dans l’esprit des amateurs, le médium noble par excellence, l’huile – est à peine croyable, et un peu ironique, si l’on pense que les commanditaires privilégiaient ainsi des œuvres nécessitant beaucoup de soins et de précautions dans leur conservation même. Ces portraits rejoignaient en cela la nature même de leur modèle: de la poussière promise à redevenir poussière.

L’histoire du pastel commence deux voire trois siècles plus tôt. Léonard de Vinci est l’un des premiers a l’avoir utilisé, dans son fameux Portrait d’Isabelle d’Este, comme un moyen de «colorier à sec» ses sujets. Mais ce sont les peintres de la Renaissance italienne qui en ont fait le plus large usage pour rehausser des œuvres au fusain et à la sanguine. Manière de donner de l’éclat au front, une douce sensualité à la chair, comme dans cette merveilleuse Tête de jeune femme par Federico Barocci, et de restituer, par le rouge des joues, l’émoi de la très jeune Vierge de l’Annonciation (Giovanni Martinelli).

Effets de flou

Plusieurs boîtes de pastels illustrent la gamme presque illimitée offerte par les fournisseurs dès la fin du XVIIe siècle. En dépit des casiers contribuant à éviter les mélanges de poussière de couleur, dans certaines boîtes bien utilisées, les pigments finissent par former des conglomérats noirâtres qui donnent d’autant plus à admirer l’éclat des teintes obtenues par les peintres.

La boîte la plus impressionnante, quant à la diversité des nuances, est celle qu’a utilisée Sam Szafran, garnie de 750 bâtons – une œuvre la met d’ailleurs en scène, tel un arc-en-ciel au sein de l’atelier. Des bâtons constitués de pigments purs réduits en poudre, d’une charge - par exemple de l’argile blanche - et d’un liant, souvent de la gomme arabique. Le problème étant que le pastel n’adhère pas au support, de peau ou de papier, voire de papier-calque (Degas), et que les fixatifs ne vieillissent en général pas bien. Les prêts arrivés dans l’exposition ont donc dû voyager à plat.

Aspect poudreux

Après son âge d’or, et la gloire de ses meilleurs représentants au XVIIIe siècle, la Vénitienne Rosalba Carriera, le Français Maurice Quentin de La Tour, surnommé «le prince des pastellistes», le Genevois Jean-Etienne Liotard, qui a notamment laissé un portrait quelque peu sibyllin de sa jeune femme, l’engouement pour le pastel s’estompe.

L’aspect poudreux des traces de craie a su rendre le velouté des fruits, dans les natures mortes, la texture des étoffes, le gris des chevelures poudrées, même dans les portraits d’enfants, telles ces petites dames, chenues avant l’heure, signées Claude Pougin de Saint-Aubin. Certains effets de flou, associés à des contours par endroits extrêmement précis donnent le sentiment d’un réalisme photographique avant la lettre.

Il faudra attendre la fin du XIXe siècle – et Jean-François Millet, dont on découvre Le Passage des oies sauvages comme une ode à la poésie – pour que la mode renaisse, auprès des impressionnistes et des peintres symbolistes.

Spontanéité inégalée

L’usage de la craie sèche, facile à porter avec soi et d’usage rapide, convient au travail en plein air, et donc à la peinture de paysage. Les pigments se mêlant sur le papier même conviennent également aux expérimentations sur la couleur, sur la matière-couleur pourrait-on dire. C’est Degas qui en fait la démonstration la plus large (on lui doit 700 œuvres au pastel), tant dans sa série des femmes à leur toilette que dans ses évocations de danseuses, surprises dans les postures anarchiques des moments de repos.

L’aspect lépreux, zébré, des zones sur lesquelles les craies ont été appliquées avec force, tapées, écrasées, suscite une réelle fascination. A toutes les époques, les chairs, telles que les restituent les pastels, ne sont pas rose pâle, mais tantôt bleutées, tantôt vertes, blafardes, ou orangées, ou encore dorées. Ainsi des scènes d’enfance et de maternité de Berthe Morisot et Mary Cassatt, d’une fraîcheur et d’une spontanéité inégalées.

Période contemporaine

Il faudrait pouvoir tout citer de cette exposition très complète, en dépit de la limitation imposée par le choix de prêteurs helvétiques: les visions oniriques d’Odilon Redon, et ses bleus purs, les portraits, réunis à titre exceptionnel, des membres de la fratrie Giacometti esquissés par leur père Giovanni – Alberto, Diego, Ottilia, Bruno, aux côtés du profil quasi monochrome de leur mère Annetta – jusqu’aux compositions abstraites, précoces par rapport à l’évolution de l’histoire de l’art, dues au cousin Augusto.

Ces études d’Augusto Giacometti introduisent à la période contemporaine, où le recours au pastel est certes plus rare, ce qui fait peut-être d’autant mieux ressortir la réussite de certaines œuvres très abouties. Telle cette dormeuse de Picasso, au visage encastré dans les mains. Telle encore cette composition de Pierre Haubensak, où le pastel a été soigneusement effacé pour ne laisser subsister qu’un liséré dans les bords. Telles, enfin, ces images mystiques d’Aurélie Nemours, qui évoquent les demeures décrites par sainte Thérèse d’Avila. Le noir pour avenir, et au sein du noir une grande lumière.


«Pastels du XVIe au XXIe siècle – Liotard, Degas, Klee, Scully…», Fondation de l’Hermitage, Lausanne, jusqu’au 21 mai.

Publicité