Lyrique

A Lausanne, «Hamlet» et ses beautés ténébreuses

L’opéra d’Ambroise Thomas est donné pour la première fois à Lausanne. Malgré son faste un peu empesé, la musique est très bien servie par le chef français Fabien Gabel et certains chanteurs d’exception

D’emblée, le ton est donné, sombre, oppressant. L’orchestre se répand en accents éplorés comme si le ciel se noircissait de présages funestes. Hamlet d’Ambroise Thomas (1811-1896) est un grand opéra romantique français. Présenté pour la première fois à l’Opéra de Lausanne, il requiert des chanteurs au souffle ample et à l’étoffe scénique pour outrepasser les conventions d’un genre extrêmement codifié.

Un décor unique

Solos, duos d’amour, scènes d’ensemble au faste assez empesé, chansons à boire: cette fresque lyrique reproduit dans les grandes lignes la tragédie de Shakespeare avec son lot de trahisons et de complot politique. L’histoire? Au château d’Elseneur, Hamlet, jeune prince du Danemark, se meurt littéralement, rongé de doutes après la mort récente de son père. On le voit errer dans un château aux parois hautes et infinies (décors de Vincent Lemaire), monument de froideur qui reflète sa solitude intérieure. Or, une nuit, Hamlet voit apparaître le spectre de son père. Celui-ci lui apprend qu’il a été assassiné par son frère Claudius, l’oncle d’Hamlet, en accord avec la reine. Le coupable lui a ravi à la fois épouse, couronne et vie. Hamlet simule la folie pour préparer sa vengeance et délaisse sa fiancée Ophélie.

Hamlet, un rôle écrasant

Ici, tout se joue dans ce décor unique à la verticalité intimidante qui ne laisse aucune échappatoire aux protagonistes. Le metteur en scène Vincent Boussard se concentre sur la force des sentiments, ou du moins sur les ambiguïtés qui minent les personnages (avec des chanteurs-comédiens plus ou moins bons). Le poids de l’opéra entier repose sur les épaules d’Hamlet, rôle écrasant qui requiert à la fois un lyrisme sourd et mélancolique et des accents de rébellion.

Le baryton Régis Mengus compose un être inquiet, tourmenté, au grain de voix certes moins noble et princier qu’on ne le rêverait (il suffit de penser à Thomas Hampson ou à Simon Keenlyside), mais apte à traduire sa gamme de sentiments. D’abord un peu tendu en cette soirée de première (la voix s’en ressent), il se libère. Ce Hamlet prend corps dans la deuxième partie du spectacle, toujours plus noir, toujours plus déboussolé, jusqu’à la scène finale, où il se retrouve terrassé face au corps inerte d’Ophélie.

Spectre suspendu à une paroi

Vincent Boussard réserve quelques surprises: la scène du spectre sort carrément de l’ordinaire. Le roi défunt (ici un figurant qui mime des lèvres le chant) n’arrive pas comme un fantôme sur le plateau, mais il apparaît du haut de la cage de la scène. Le spectre est comme accroché au mur, descendant à l’horizontale, ce qui crée un drôle d’effet visuel. Plusieurs ont eu peur pour lui, de peur que le câble ne lâche! La voix d’outre-tombe de Daniel Golossov (dans les coulisses) suggère bien le fantastique de la situation. Quant à la scène de la folie d’Ophélie, elle dégage une atmosphère poétique. Ici, la fiancée d’Hamlet ne se noie pas dans un grand lac, mais dans une baignoire, ce qui laisse supposer un suicide. Lisette Oropesa compose un être fragile qui a perdu tout contact avec la réalité. La transparence du chant, les vocalises irisées et cristallines et sa simplicité désarmante ont déclenché une salve d’applaudissements bien mérités!

Beaux solos aux bois

Dans la fosse, le chef français Fabien Gabel imprime de la noirceur au drame. Certes, les cordes de l’OCL (par ailleurs ductiles) pourraient être plus charnues, mais la justesse des climats, la progression des sentiments et les belles interventions aux bois et cuivres (malgré un solo de saxophone perfectible) permettent de savourer les temps forts de la partition. Hélas, la mezzo-soprano Stella Grigorian (Gertrude) en fait trop scéniquement, frisant la caricature; son timbre au demeurant pulpeux se pare d’accents trop appuyés dans les forte. Philippe Rouillon (Claudius) chante avec raideur, alors que le ténor Benjamin Bernheim est splendide de plénitude et de souplesse vocale dans le rôle de Laërte, le frère d’Ophélie. C’est un chanteur à suivre, membre de la troupe de l’Opéra de Zurich. La scène finale concentre le pathétique de l’opéra, avec des chœurs retentissants, un rien forcés.

Malgré ses longueurs, Hamlet émeut. On s’identifie à ses doutes orageux comme à ses ombres ténébreuses.


A Voir

«Hamlet», opéra en cinq actes d’Ambroise Thomas à l’Opéra de Lausanne. Me 8 février à 19h, ve 10 février à 20h, di 12 février à 15h.

www.opera-lausanne.ch ou 021 315 40 20

Sa 4 mars à 20h, diffusion dans «A l’Opéra», Espace 2.

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