Lyrique

A Lausanne, Hoffmann à la lueur de ses illusions perdues

Dans une scénographie soignée et une volonté d’éclairer l’espace mental de Hoffmann, le metteur en scène Stefano Poda brosse un portrait mélancolique du poète aux amours éphémères et ratées dans «l’opéra fantastique» d’Offenbach en ouverture de saison à Lausanne. Belle distribution

Un cabinet de curiosités. Une bibliothèque immense pourvue de rayonnages et de niches encerclant le pourtour de la scène. C’est dans ce décor très esthétique, aux lignes graphiques, que Stefano Poda campe l’action des Contes d’Hoffmann à Lausanne. L’«opéra fantastique» d’Offenbach acquiert une dimension onirique, en reflet avec les pensées des personnages. Des pensées souvent noires, dans la tête de Hoffmann en particulier, l’antihéros épris de trois femmes différentes (Olympia, Antonia, Giulietta) à trois époques différentes de sa vie, tel que l’a brossé l’écrivain E.T.A. Hoffmann. Fin, réfléchi, doté d’un univers qui lui est propre, Stefano Poda est un collaborateur régulier de l’Opéra de Lausanne.

Il a marqué les esprits avec des réussites comme Ariodante de Händel et Faust de Gounod (Lucia di Lammermoor plus critiquable). C’est un artiste complet: costumier, décorateur, scénographe, metteur en scène. On y retrouve son goût de l’esthétique et des éclairages chiadés. Et puis une façon très particulière de mettre en lumière les enjeux des personnages.Rien n’est laissé au hasard, tous les objets ont une portée symbolique. Parmi les plus fortes images du spectacle: un vieux disque 78 tours tournant sur un grand plateau à la verticale à l’acte 3. Une douzaine de phonographes (aux pavillons à l’ancienne) sont disposés à même le sol – la voix de la mère d’Antonia, chanteuse-star décédée, se rappelle alors au douloureux souvenir de sa fille.

Jeux de doubles, personnages démultipliés

Dans cet opéra d’Offenbach, certains personnages sont des doubles, voire des triples ou des quadruples. Stefano Poda joue sur cette idée, en faisant des «duplicatas» d’Olympia, d’Antonia et de Giulietta – les trois femmes pour lesquelles le poète Hoffmann a chaviré (auxquelles on pourrait ajouter encore Stella).

A chaque acte, ces femmes apparaissent répliquées à plusieurs exemplaires; elles sont toujours enfermées dans des vitrines oblongues blanches qui ressemblent à des cages. A l’aveuglement des sens répond cette blancheur aussi cruelle que lumineuse qui trompe littéralement Hoffmann. Manipulé par le diable (lui-même surgissant sous quatre accoutrements différents), le poète-musicien échoue dans ses amours.

C’est ingénieux, bien pensé, dans une modernisation douce de la trame. Certes, on n’y sent pas l’odeur de la taverne, le stupre, les effluves de la bière: la débauche est ici esthétisée – presque propre – pour devenir un théâtre mental. Mais le propos n’est pas abscons pour autant. L’intrigue est éclairée d’un point de vue psychologique; elle atteint des sommets de perspicacité dans la scène de la poupée mécanique Olympia et des sommets d’émotion lorsque la jeune soprano Antonia, désespérée, s’identifie à sa mère chanteuse défunte, l’oreille collée aux phonographes.

Un Hoffmann émouvant

Le ténor Jean-François Borras compose un Hoffmann candide, ténébreux, empêtré dans sa mélancolie. Trompé par le diable multiforme, il succombe au vice des jeux d’argent et à son idéalisation excessive de la femme. Chaleur, lyrisme, tendresse: la voix est d’une rondeur parfaite. D’abord un peu voilée parce qu’en fond de scène, elle se pare bien vite de chair et d’aigus absolument éclatants! Ce Hoffmann hagard, un peu pataud, émeut par sa sincérité.

Soin porté aux mouvements de scène

Timbre tour à tour mordant, cendré, capable aussi d’alléger l’émission, rusé, sournois, le port altier, Nicolas Courjal campe de fabuleux diables. Beate Ritter, soprano léger, chante son fameux air dans un tempo mesuré, faisant d’Olympia une authentique poupée mécanique! A la reprise du premier couplet, elle va jusqu’à ajouter des embellissements d’une difficulté suprême.

Vannina Santoni compose une Antonia sensuelle: on regrette que le timbre – au demeurant riche – se durcisse un peu dans l’aigu, devenant métallique; mais elle peaufine les nuances dans des sotto voce subtils à la fin de l’acte. Plus froide, calculatrice, Giulietta (Géraldine Chauvet) achève d’exaspérer l’étudiant Nicklausse (Carine Séchaye, très engagée scéniquement, au mezzo un peu étroit et contraint). Habillés en cuir noir satiné et robes rouges, les choristes se plient à tous les mouvements de scène soigneusement dirigés.

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Car tout est orchestré dans le moindre détail: étonnante démultiplication de l’automate Olympia à l’acte 2, entourée d’un bataillon de sosies rouge vif mimant sa gestuelle et ses paroles à l’aide des mouvements de lèvres. Les éclairages participent eux-mêmes à l’orchestration des climats, toujours teintés d’onirisme, avec un souci de la plastique qui caractérise l’approche de Stefano Poda. A la tête de l’Orchestre de chambre de Lausanne, le chef français Jean-Yves Ossonce dirige avec flair et bon sens. Il accompagne les chanteurs sans outrances ni effets de manche, allant droit au but, dans un souci de clarté à l’image de l’élocution soignée de l’essentiel de la distribution. Un spectacle de haute facture; un lever de rideau de saison tout à fait prometteur! 


Les Contes d’Hoffmann à l’Opéra 
de Lausanne, ve 4 octobre à 20h, dimanche 6 à 15h, me 9 à 19h. 
www.opera-lausanne.ch

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