Danse

Lausanne Jardins: écoutez-les danser

Vous n’avez pas encore fait le tour de la manifestation? Ça tombe bien: une application pour smartphone, Palimpsest, rassemble cinq pièces sonores à écouter devant différentes installations. Une audiodescription chorégraphique et poétique qui mêle les couches de réel

C’est un épais buisson de charmille qui mord la petite place entre l’avenue d’Echallens et le chemin des Clochetons. Une fenêtre a été taillée, dévoilant derrière la haie un sous-bois fleuri, comme un royaume secret loin du béton et de la circulation: la Forêt des Clochettes, l’une des 31 installations de Lausanne Jardins. On admire le tapis de fougères et d'impatientes, délicates fleurs aux pétales blancs, quand soudain, une ballerine en tutu surgit d’entre les herbes. Elle s’avance les bras tendus, un voile pris dans ses cheveux, des ailes dans le dos, et se met à danser.

Si on trouve bel et bien une forêt miniature sur cette place lausannoise, la ballerine, elle, n’existe pas. Enfin, pas vraiment. Ses mouvements nous sont contés au creux de l’oreille par une voix, celle de l’audiodescriptrice Séverine Skierski. Notre imagination se charge du reste.

Superposer les couches de réalité

Superposer les couches de réalité, voilà l’idée derrière Palimpsest, pièces sonores géolocalisées imaginées par la chorégraphe Nicole Seiler et sa compagnie. Rassemblés sur une application pour smartphone, les enregistrements, de dix minutes environ, s’attachent à un lieu précis de la ville – il faut d’ailleurs être sur place pour pouvoir les écouter. La voix, calme et détachée, nous indique où nous placer, où porter notre regard.

Elle s’attelle d’abord à décrire le lieu tel qu’il s’offre à nous, ses reliefs, les allées et venues des passants. Puis, s’inspirant d’éléments historiques – la manifestation Lôzane Bouge sur le Grand-Pont en 1980 – ou fictifs – des voyageurs pressés dans le hall de la gare –, la narratrice crée des scènes invisibles. Mais toujours tissées de mouvements.

Papillons et ver de terre

Née en 2018 et présentée au far° Festival des arts vivants de Nyon l’an dernier, Palimpsest a déjà «audio-cartographié» Lausanne, Gland, Nyon et Givrins. Aujourd’hui, l’application dévoile cinq nouveaux points d’écoute, correspondant à autant d’installations de Lausanne Jardins. Bonne occasion pour tous ceux qui n’auraient pas encore fait le tour de la manifestation. «Nous avons flashé sur certains lieux et on s’est demandé ce qu’ils avaient à nous raconter, détaille Nicole Seiler. Le parc de Valency, par exemple, c’est le parc des gens, du quotidien, de la terre aussi. Là, on demande par exemple aux auditeurs de s’asseoir sur l’herbe, de regarder les insectes…»

Reflets des valeurs de l’événement, les pièces sonores explorent davantage les mondes animal et végétal, le sol, les mouvements qui se déploient au-dessus et en dessous. Comme les ondulations de ce ver de terre dans la Forêt des Clochettes, ou la ronde de deux papillons dans l’amphithéâtre de la promenade Jean-Villard-Gilles, à côté de l’opéra. Pour être «scientifiquement correcte», la compagnie s’est même fait aider par un spécialiste de la biodiversité.

Vrais fantômes

Mais toujours, pour faire vivre ces tableaux, le recours à l’audiodescription. A laquelle Nicole Seiler trouve une certaine poésie. «Je l’avais déjà utilisée dans de précédents spectacles, notamment pour le public non voyant, raconte la chorégraphe. Ce regard soi-disant objectif me fascine. D’autant que le mouvement est, par définition, impossible à décrire!»

Pourtant, on les voit, ces jambes en arabesque. Ces pieds qui brossent le sol, ces coudes qui se touchent. Et parfois même, les fantômes se superposent au réel. Comme cet organiste à l’église Saint-François, où sont installés des blocs de sable façonnés par des micro-organismes, que mentionne la narratrice et qu’on entend effectivement jouer au-dessus de nous. Le terme «palimpseste», manuscrit que les copistes du Moyen Age recouvraient d’une nouvelle couche de texte, prend alors tout son sens.

Regarder la ville

Le monde devient un spectacle, imprévisible et surtout éphémère. D’autant que, contrairement au hall de la gare ou à la place Bel-Air, les théâtres verdoyants de Lausanne Jardins sont amenés à disparaître dès la mi-octobre. Palimpsest permettra de les faire vivre bien au-delà. «Lorsque cette couche de vie ne sera plus, on écoutera les pièces différemment. La mémoire collective, et la manière dont on peut l’évoquer à travers une œuvre, est un thème qui me préoccupe beaucoup», explique Nicole Seiler.

Gardiennes de souvenirs, ces bulles sonores incitent aussi les passants à voir leur ville autrement, à la regarder vraiment. Rien d’étonnant pour une chorégraphe qui explore régulièrement l’espace public, comme dans sa pièce Living-room Dancers en 2008, dans laquelle les passants pouvaient apercevoir depuis la rue des couples dansant dans des appartements. «J’ai éprouvé beaucoup de tendresse pour des lieux que je trouvais moches auparavant, sourit Nicole Seiler. J’aimerais pouvoir changer la manière dont les gens regardent une place, une porte d’entrée d’immeuble. On passe devant tellement vite, on ne se pose pas de questions alors que tant de choses se sont passées ici.»

Les nouvelles pièces seront inaugurées collectivement au parc de Valency ce vendredi, avec une lecture en direct et en musique. Pour les indisponibles, il vous suffira de trois clics, et deux écouteurs, pour invoquer à votre guise les esprits de la ville et les regarder danser.


Palimpsest. Vernissage au parc de Valency, à Lausanne, vendredi 16 août à 18h. Application téléchargeable en tout temps sur Apple Store ou Google Play.

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