Scènes

A Lausanne, Joël Pommerat enseigne l’art du récit aux apprentis comédiens

Pendant un mois, le puissant auteur et metteur en scène français a appris aux étudiants de la Manufacture comment s’approprier un texte. Retour sur un après-midi habité

Enigmatiques. Troublants. Souvent dérangeants. Dans les années 2000, Joël Pommerat a sidéré le monde du théâtre avec des spectacles à nul autre pareil. De petits bijoux de sensation, ciselés par la lumière et le son, qui racontaient la complexité des rapports familiaux et professionnels à travers de courtes séquences aux personnages à la fois présents et absents. Le cinéma lynchéen n’était pas loin, la psychanalyse freudienne non plus. Refoulés et non-dits planaient pleinement sur le plateau. Aujourd’hui, à 53 ans, le metteur en scène français chante une autre chanson. Plus frontale, moins sophistiquée, mais toujours aussi centrée sur le comédien. Une chanson dont on entendra les échos à la Comédie de Genève, en mai prochain, dans «ça ira», libre exploration de la Révolution française qui a enchanté critique et public, il y a un an, lors de sa création.

C’est dire si Joël Pommerat était attendu à la Haute école de théâtre de Suisse romande, à Lausanne, où il vient de donner un atelier d’un mois. Et il n’a pas déçu. Travail sur le récit, approche du personnage, souci du détail et de l’incarnation sans cabotinage, le maître en puissance narrative a fasciné les apprentis comédiens par «sa gentillesse, son attention et sa précision», relate Morgane, jeune Parisienne qui entame, comme ses quinze collègues de stage, sa deuxième année à la Manufacture. Reportage.

L’histoire, de l’intérieur ou de l’extérieur

On entre sur la pointe des pieds dans la grande salle de l’école. Car tout est délicat dans l’univers de Joël Pommerat. Le principe de l’atelier? S’approprier un des cinq contes que l’auteur-metteur en scène a amenés et choisir comment le raconter. De l’intérieur, en incarnant un des personnages. Ou de l’extérieur, en tant que narrateur. Seul au centre de la scène, devant un micro, dans les deux cas. La majorité des étudiants a opté pour le témoignage, mais chacun a amené sa singularité à l’ouvrage.

A commencer par Isabella, un fort tempérament. Méfiez-vous de son visage poupin et de sa silhouette généreuse, la douce ne l’est pas tant. Parmi les cinq textes, elle a choisi «L’inondation», d’Evguéni Zamiatine. Ce classique russe de 1929 dépeint comment, livrée à elle-même après la mort de ses parents, l’adolescente Ganka est recueillie par les voisins de palier, Sofia et Trofim, couple frustre en mal d’enfants. Tout pourrait bien se passer avec cette arrivée providentielle qui comble un manque, mais on est en terres russes, celles de Dostoïevsky, des crimes et des châtiments, et la hache finira par s’abattre sur la jeune fille trop proche du mari.

Isabella, une morte bien vivante

Isabella a décidé de jouer Ganka, justement. Et commence par l’annonce de sa propre mort à 14 ans, ça surprend. A toute allure, elle déroule sa vie de famille d’avant, le décès de ses parents, son désarroi face à la solitude, les morceaux de pain donnés par compassion, le refuge chez le couple muet, la BD-réconfort, etc. Et freine la cadence, lorsqu’elle entame le rapprochement avec Trofim. Le ton devient plus sensuel, la chose plus confidentielle. Et puis, nouvelle couleur au moment de l’assassinat. Du gore et de l’éclat pour le meurtre, façon cinéma. La scène bascule dans le noir et le micro vient heurter le crâne pour figurer la hache et son impact. Poc. On est sous le choc. Ensuite, il sera question d’une rivière de sang, flots qui font un caillot et qui, dans le ventre de la criminelle Sofia, finissent par faire un enfant… Etrange, vous avez dit étrange? Elaboré et stimulant, en tout cas.

Ce que ne manque pas de relever Joël Pommerat. Après chaque solo, l’auteur et metteur en scène se lève, un mètre nonante de réflexion, se place devant les étudiants et commente la prestation. Ce qui frappe chez lui? Son extrême précision. Il sourit doucement, dit d’abord sa satisfaction face à tant de liberté et d’esprit d’entreprise, puis pointe un à un tous les encombrements inutiles et les facilités qui éloignent la comédienne de son incarnation. Elle est là, la préoccupation de Pommerat. Que l’acteur soit au plus proche de son personnage, sans tricherie, ni convention. Que le concret, la sensation vraie contribuent à la puissance d’évocation.

Raphaël et le visage d’une mère disparue

De fait, ça marche. A la fin des quatre heures d’atelier, Raphaël, dans le rôle d’un enfant dont le père, juif, a été arrêté, montre la force d’une simple, mais sincère incarnation. Pour introduire «Alterke», le conte d’Andreï Platonov qu’il a retenu, le jeune homme choisit de décrire, les yeux fermés, les caractères physiques du visage de sa mère qu’il n’a jamais connue. L’exercice n’est pas sans faille, mais saisit par sa détermination. Finalement, parce qu’il ne dévie pas de sa ligne, Raphaël emporte l’adhésion.

Morgane, la muette qui parle

Morgane aussi, a opté pour une parole compliquée. La jeune actrice, qui a suivi durant trois ans les cours Florent à Paris avant d’intégrer la Manufacture, a choisi d’interpréter Sofia, l’épouse meurtrière de «L’Inondation», la nouvelle de Zamiatine évoquée plus haut. Parce qu’elle était curieuse de «cette présence muette qui suffoque sans pouvoir s’exprimer». Le défi de la jeune comédienne? Raconter le récit à travers un personnage qui ne parle pas! Autrement dit, trouver une circonstance plausible qui oblige Sofia à énoncer les éléments principaux de l’histoire. Très vite, durant le travail, l’idée de l’interrogatoire a germé et, mardi, la comédienne, le regard apeuré, le phrasé hésitant, a égrené les éléments clés du récit en réponse aux questions que les comédiens, transformés en procureurs, assénaient. C’était bien, mais «trop volontaire et extérieur», a estimé Joël Pommerat. «Ce qu’on gagne en lisibilité, on le perd en intensité», a-t-il détaillé. «On va abandonner l’idée du procès et revenir à un récit simple. Tu conserves l’idée de la contrainte, mais de manière intégrée.»

La clé? L’appropriation

Après cette longue traversée, on demande à Joël Pommerat ce que l’acteur doit, selon lui, présenter comme qualités pour réussir dans son métier. «L’appropriation», répond-il sans hésiter. «Un acteur doit parler en son nom propre et trouver dans le texte ce qui est proche de lui. Je ne crois pas au personnage, ni à la poésie. Tout doit rester très concret. Si l’acteur puise dans sa subjectivité et fait ce travail d’appropriation, le texte parlera au public. Il y a une vérité du moment et c’est cette vérité qui m’intéresse, non une posture apprise une fois pour toutes et répétée au fil des représentations.» Bien sûr, ce travail d’appropriation prend du temps. Beaucoup de temps. Pour créer ses spectacles, Joël Pommerat travaille de trois à six mois, au plateau, avec ses comédiens. Tout s’écrit au fil de ces sessions de création. Epuisant? «Oui, c’est très exigeant, confirme Morgane. On travaille tout le temps, on réécrit, on affine, on se rapproche. C’est costaud, mais surtout passionnant, parce qu’on a vraiment l’impression d’entrer dans l’endroit le plus vrai du personnage et du texte.»

A la Manufacture, il n’y aura pas de spectacle de fin de stage pour s’en convaincre. En revanche, la preuve semble éclatante dans «ça ira», le spectacle de Joël Pommerat autour de la Révolution, à voir à la Comédie de Genève, en mai prochain. «Ça ira»? On ira.


Ça ira, les 2 et 3 mai 2017, Comédie de Genève, 022 320 50 01, www.comedie.ch

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