Croquer dans Molière. Pour rire de nos ridicules, s’inquiéter de nos archaïsmes. Pour refuser aussi les diktats des censeurs du moment. En cette année où on commémore le quadricentenaire de la naissance de Jean-Baptiste Poquelin, tout est bon pour s’assurer qu’il nous parle encore. Jeudi à Lausanne, dans une Grange de Dorigny refaite à neuf, une foule en majorité estudiantine bourdonnait en chœur, heureuse de renouer avec son théâtre, impatiente de plonger dans la nouvelle création de Matthias Urban, Vous toussez fort, Madame – jusqu’au 29 janvier.

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Le projet avait de quoi allécher. Le metteur en scène lausannois voulait vérifier le pouvoir comique de la scène V de l’acte IV du Tartuffe, morceau royal s’il en est. La vertueuse et néanmoins machiavélique Elmire tend un piège à cet obsédé sexuel de Tartuffe. Elle lui fait croire qu’elle pourrait céder à ses avances, afin qu’il tombe le masque en présence d’Orgon, le mari caché sous une table. Mais Matthias Urban n’a pas seulement reconstitué ce traquenard. Il a imaginé une suite, dans le milieu académique, celui qui justement lustre la statue du «grand auteur» en cette année d’anniversaire, accumulant colloques, symposiums, week-end d’initiation à une œuvre évidemment capitale.

Le Tartuffe des lettres

Double satire donc. Et plaisir contagieux. Vous toussez fort, Madame s’amuse des impostures d’hier pour mettre à nu celles d’aujourd’hui. Au cœur de cette entreprise, cette question: Molière fait-il toujours rire? Autrement dit, son comique traverse-t-il les époques? Les universités de Lausanne, Fribourg et Genève, qui chaperonnent le projet de La Grange, apporteront des éléments de réponse tout au long de l’année à travers une série d’événements.

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D’où vient la séduction immédiate de Vous toussez fort, Madame? De l’outrance du trait d’abord et d’une langue juteuse au possible. Voyez la corrida. Dans les jupes froufroutantes d’Elmire, Anne-Catherine Savoy appâte son Tartuffe (David Gobet, impeccable), face de carême et perruque d’extrême-onction. Elle l’attire et chaque vers est une goutte aphrodisiaque. Il n’y résiste pas et voilà qu’il la renverse sur la table branlante, habillée d’une nappe or style messe pontificale. On imagine les émois d’Orgon dans son habitacle. Mais l’épouse se rebiffe et l’assaillant perd son latin. Elle tousse alors pour obliger le témoin à sortir de sa tanière. Rien n’y fait. La voilà obligée de feindre de nouveau la tentation de la chair.

Peut-on s’esclaffer devant cet assaut à l’ère de #MeToo? C’est la question d’un animateur aussi solaire que bouillonnant, capable de transformer la plus aride des gloses en saga palpitante. Alain Borek est irrésistible en journaliste chargé d’interviewer le gotha des spécialistes du grand Jean-Baptiste. Catastrophe pourtant: le célébrissime Claude Winter (Antonio Troilo, plus vrai que nature) s’est perdu dans une exposition sur Molière et ses artefacts. Qu’à cela ne tienne, la jeune doctorante Natacha Keller (Agathe Hauser) a des choses à dire.

Bientôt, Claude Winter pontifiera en mandarin défraîchi et abusera de son pouvoir pour mettre dans son lit sa juvénile collègue. Tartuffe est bien vivant! L’université est un guêpier comme les autres. L’arène surtout d’une domination masculine qui, si elle est contestée, résiste. Mais le propos est plus dialectique que cela, heureusement. Anne-Catherine Savoy, dans la peau d’une actrice vedette, exaltera la galanterie à l’ancienne. Les termes de nos débats crépitent ainsi, dans un mélange d’érudition, de causticité et de gravité. Sur le terrain périlleux de nos controverses, Molière est un compagnon excitant. Son rire est un viatique.


Vous toussez fort, Madame, Lausanne, La Grange, jusqu’au 29 janvier; rens. www.grange-unil.ch