Entreposés sur la droite d'une scène dépourvue de décors, des objets encombrants forment une pyramide approximative. Au centre, un écran blanc, qui pivote par intermittence durant le spectacle, crée des effets d'ombre saisissants et sépare les deux parties de la scène. Sur la gauche, un homme gît depuis de longues minutes par terre, mais le public ne semble pas s'en apercevoir. Les lumières de l'Opéra de Lausanne s'éteignent enfin et des personnages énigmatiques investissent les planches, examinés de près par cet individu, Owen, l'homme à la boîte de peinture.

Sous le regard inquiétant des petits projecteurs alignés à la hauteur de leurs pieds, les étudiants de l'Atelier lyrique et de l'Ensemble instrumental du Conservatoire de Lausanne enchaînent les premières notes de Postcard from Morocco (1971), opéra en un acte du compositeur américain Dominick Argento. L'œuvre, invitation à un voyage métaphysique qui ne se matérialise pas, est aussi exigeante que son compositeur peu connu en Europe. Patchwork truffé de styles musicaux (flamenco, opérette et dodécaphonie des Viennois), la composition constitue un défi relevé de manière inégale par les jeunes musiciens et chanteurs lausannois. Face à un public acquis à la cause (les productions qui scellent l'année académique sont souvent l'occasion de voir à l'œuvre ses poulains ou ses amis), la première partie du spectacle se développe de manière dynamique, grâce à la mise en scène convaincante d'Elsa Rooke. Les personnages, à l'exception d'Owen, n'ont pas d'identité patronymique. Ils sont définis par leur texture vocale et par les objets fictifs qui les accompagnent (une dame avec une boîte à gâteaux, etc.), sont repérables grâce aux handicaps plus ou moins lourds (une aveugle, un borgne, des estropiés) qui les caractérisent. Ces signes distinctifs, indispensables pour le spectateur, s'estompent dans la deuxième partie: leur absence, jointe à des choix scénographiques trop statiques, finit par alourdir le spectacle.

Des défauts compensés par la prestation brillante d'une partie des voix, parmi lesquelles nous retiendrons celle cristalline et puissante de la soprano Anne-Laure Kénol et celles convaincantes des barytons Sacha Michon et Florent Blaser. La fosse, sous la baguette du chef Hervé Klopfenstein, est quant à elle surprenante d'aisance dans les difficultés d'une partition insolite.

Postcard from Morocco, Opéra de Lausanne, me 30 juin à 20 h. Loc. 021/310 16 00.