Musique

Lausanne ouvre la porte à Bertrand Cantat et à la controverse 

Le chanteur français se produira jeudi et vendredi soir aux Docks. Le collectif Feminista appelle à manifester à l’entrée pour dénoncer la banalisation des violences faites aux femmes

La polémique était prévisible. La venue de Bertrand Cantat jeudi et vendredi aux Docks de Lausanne suscite la colère dans les milieux féministes, et au-delà. Condamné en 2004 pour le meurtre de sa compagne Marie Trintignant, le chanteur français a fait un retour remarqué avec son album Amor Fati fin 2017. Son apparition ravive l’éternel débat sur la séparation entre l’homme et l’artiste et pose la question de la réhabilitation sociale des ex-condamnés qui exercent une profession publique. Le collectif Feminista appelle à manifester à l’entrée des concerts, au demeurant complets, pour dénoncer la banalisation des violences faites aux femmes.

«La réhabilitation, ce n’est pas le droit de continuer sa vie comme si de rien n’était, assène Vanessa Monney, membre de Feminista. Bertrand Cantat a une attitude particulièrement provocante, imbue de lui-même, il ne se remet pas en question. A Grenoble, il a embrassé de force une militante sur le front. Dans ces conditions, l’aduler sur scène renforce son pouvoir.» La mobilisation aux Docks se veut toutefois «bienveillante»: «Nous voulons ouvrir une discussion, montrer que l’homme ou l’artiste, cela reste la même personne.»

Seconde sanction sociale?

Députée verte au parlement vaudois, Léonore Porchet s’avoue elle aussi choquée: «Je ne peux pas approuver ce choix qui me dégoûte et contredit mon éthique, lâche-t-elle. Une programmation culturelle est une programmation politique: faire venir un meurtrier sur scène est insultant pour les femmes.»

On parle de meurtre passionnel, on romance une tragédie comme s’il y avait un peu d’amour, que la femme détenait quand même une part de responsabilité.

Léonore Porchet, députée verte

Bertrand Cantat a purgé sa peine, pourquoi lui infliger une seconde sanction sociale? «Son droit de ne pas être doublement sanctionné ne dépasse pas le droit à l’oubli de la famille de Marie Trintignant, estime Léonore Porchet. Le plus terrible est de voir que son geste l’a finalement rendu encore plus célèbre.»

Lire aussi: Un embarras nommé Cantat

A ses yeux, la réaction du public aurait été différente si les victimes avaient été des enfants. «Cela prouve que les féminicides ne sont toujours pas reconnus comme des crimes, déplore-t-elle. On parle de meurtre passionnel, on romance une tragédie comme s’il y avait un peu d’amour, que la femme détenait quand même une part de responsabilité.»

«La culture avant tout»

Face aux critiques, Laurence Vinclair, directrice des Docks, assume son choix. «J’ai conscience que le sujet est délicat, mais en programmant Bertrand Cantat, je défends la culture avant tout. L’homme et son passé judiciaire – du reste soldé –, sont mis de côté sans être oubliés, il s’agit ici de musique. Nous avions déjà la même position en accueillant le groupe Detroit en 2014 et cela n’avait pas déclenché une telle polémique.»

Que répond-elle aux femmes qui estiment que programmer un homme condamné pour avoir tué sa compagne est une provocation? «Cela n’a rien à voir, se défend-elle. Je n’encourage en aucun cas la violence contre les femmes. Précisons par ailleurs que Bertrand Cantat ne prône pas non plus la violence dans ses textes, ce qui n’est pas le cas d’autres artistes.»

Liberté individuelle

A ses yeux, seule la liberté individuelle prime. «Personne n’est obligé de venir au concert, il s’agit d’un événement privé.» Face aux manifestations attendues, la directrice ne prévoit pas de dispositif de sécurité particulier. «La manifestation a été annoncée. Chacun a le droit de s’exprimer, c’est le plus important.»

Lire aussi: Bertrand Cantat, le damné nécessaire

Des fans, Bertrand Cantat en a conservé. A l’instar de Lætitia Guilliand, 36 ans, qui a son billet pour vendredi. Fan de Noir Désir depuis l’adolescence, cette jeune femme domiciliée dans la Broye n’a jamais lâché Bertrand Cantat. «L’incident» survenu à Vilnius, qu’elle «ne cautionne en aucun cas», n’a rien changé à son amour pour cet artiste qui «ne chante pas pour rien dire». A sa sortie de prison, elle suit ses projets avec Detroit, Shaka Ponk puis son retour en solo. «J’aime ses morceaux, ses musiciens, l’alchimie inexplicable qui s’en dégage. «L’Angleterre», «Droit dans le soleil»: ces textes me touchent comme nuls autres.»

«Sa musique me fait du bien»

En tant que femme, Lætitia Guilliand a conscience que sa position peut être mal vue. «Je fais la part des choses, je continue d’aimer sa musique parce qu’elle me fait du bien, sans a priori. Quant à Bertrand Cantat, il fait profil bas, il a eu l’intelligence d’annuler ses festivals pour ne pas imposer sa présence au public.»

Trop jeune pour aller voir Noir Désir en concert avant la mort de Marie Trintignant, Tornita Lepcherr, 24 ans, le découvre sur scène en 2012 «sans vraiment être préoccupée par l’affaire judiciaire». «Aujourd’hui, je retourne le voir, mais la polémique m’a fait beaucoup réfléchir, confie-t-elle. Je ne veux pas me faire juge, mais j’aurais sûrement réagi différemment si l’histoire concernait un homme dont je n’apprécie pas les qualités scéniques.»

La réhabilitation publique est plus compliquée pour les arts de la scène. Contrairement à un écrivain ou à un peintre, le chanteur se produit directement devant son public, il est très difficile de séparer l’homme de l’œuvre.

Olivier Mœschler, sociologue

Céline, Roman Polanski, Woody Allen: les personnalités dont l’œuvre a été entachée par des dérapages ne manquent pas. Olivier Mœschler, sociologue spécialiste de la culture à l’Université de Lausanne, explique pourquoi le cas de Bertrand Cantat est particulier. «La réhabilitation publique est plus compliquée pour les arts de la scène, estime-t-il. Contrairement à un écrivain ou à un peintre, le chanteur se produit directement devant son public, il est très difficile de séparer l’homme de l’œuvre.» A ses yeux, l’art a longtemps été considéré comme une activité particulière, presque sacrée, conférant à ceux qui le pratiquaient un «statut un peu à part, frôlant parfois l’impunité».

Polémiques révélatrices

Selon le sociologue, les cas de dissonances entre l’homme et l’artiste sont des révélateurs de la société. «La réaction est différente selon l’état des normes et des conventions, le temps ou le lieu, précise-t-il. Roman Polanski a, par exemple, fait l’objet d’un traitement différencié selon les pays: poursuivi aux Etats-Unis, il a été accueilli en France. Dans les années 1980, la mort accidentelle de l’actrice Natalie Wood alors qu’elle était en mer avec son mari et son amant avait semblé plausible. Cela n’aurait sûrement pas été le cas aujourd’hui, le dossier a d’ailleurs été rouvert.»

Comment comprendre le débat à l’heure actuelle? «Il prouve que les rapports de force entre les sexes ont un peu changé. Une partie de la société montre moins de tolérance par rapport aux cas de sexisme et de domination masculine, l’ordre patriarcal est peu à peu remis en question.»

Publicité