Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne aime à se retourner sur son passé. Pour mieux préparer son avenir sans doute puisqu'Yves Aupetittalot, son directeur, aimerait bien voir le projet de nouveau musée aller au-delà du concours d'architecture actuellement en cours. Il est donc de bonne politique de rappeler que l'institution a déjà souvent brillé internationalement en matière d'art et qu'elle le pourrait encore mieux avec un bel outil. Elle avait remémoré voilà deux ans la belle époque des Salons de galeries pilotes, trois manifestations qui, dans les années 60, avaient réuni à Lausanne tout ce qui comptait alors dans le marché de l'art contemporain à travers le monde. Cette fois, c'est aux années 70 que le Musée remonte, et à l'émergence de l'art vidéo. Et toujours au même directeur à la sagacité hors du commun, René Berger. Mais l'exposition actuelle ne fait pas que dans la nostalgie. Elle montre aussi les jeunes talents lausannois actuels.

Pourtant, parmi les travaux retenus, qui appartiennent au musée ou en tout cas y ont été présentés, ce sont bien les ancêtres qui nous accueillent en rangs serrés. Ceux que René Berger avait surnommés «les Mousquetaires de l'invisible», soit les pionniers romands que sont René Bauermeister, Janos Urban, Gérald Minkoff, Muriel Olesen et Jean Otth. Dans la salle principale, le visiteur passe ainsi entre deux séries de moniteurs posés sur leur socle. Les bandes muettes ou sonores, à regarder casqué, le plongent ou le replongent à l'époque où les artistes exploraient avec ferveur tous les potentiels de leurs machines: phénomènes du moniteur dans le moniteur, perturbations de l'image, travail sur la notion même de l'écran… Tous mettent en jeu, de façon ludique et/ou dans un rapport critique avec la télévision, ce nouveau média et ses capacités à renouveler les questions de la perception. Et du coup son inscription dans l'histoire de l'art. Il ne manque en fait dans ce bref rappel que les travaux interactifs qui impliquaient le visiteur grâce à un filmage en direct.

Une salle est consacrée à Bill Viola. Aujourd'hui gloire internationale, le vidéaste croisait les «mousquetaires» dès 1974 à Lausanne et produisait même une vidéo de Muriel Olesen exposée ici, Jim, Jill and Jane John. L'exposition réunit Silent Life (1979), portraits simples et émouvants de nouveau-nés, avec de magnifiques gros plans sur leurs visages où on ne peut s'empêcher de lire toutes les interrogations que la vie suscite déjà en eux, et The Passing (1991). Cette œuvre a été acquise par le musée suite à l'exposition monographique consacrée à l'artiste en 1993. Avec près d'une heure d'images sur la vie et ses combats, ses émotions, de la naissance à la mort, selon un déroulement plus poétique que chronologique, c'est la plus longue vidéo présentée dans l'exposition. Elle vaudrait une visite à elle seule.

Autre grand nom de la vidéo montré dès ses débuts à Lausanne et que le Musée a invité pour une exposition monographique en 1991: Bruce Nauman. De ce pionnier de l'installation de grande envergure, qui englobe le visiteur plutôt que de l'inscrire dans un simple face-à-face avec l'œuvre, on peut voir ici le lancinant et renversant Raw Material – MMMM (1990). Un dernier voyage dans le passé est encore proposé avec un exemple de la vidéo utilisée comme moyen de pérenniser une performance, Breathing in – Breathing out, de Marina Abramovic et Ulay. Le long baiser – et le long échange de gaz carbonique – auquel ils ont procédé en 1977 est montré en parallèle avec Interference (1998), installation de Stephanie Smith et Edward Stewart. Dans ces deux vidéos posées dos à dos où, tour à tour, l'une semble étouffer l'autre sous de violents baisers, il n'est plus question de performance en direct devant les spectateurs, puisqu'il s'agit non pas de reporter au mieux mais de «tricher» grâce à l'enregistrement.

Au final, deux artistes des années 2000 viennent souligner que le terreau lausannois est encore bon. Les rapports mère-fille traités sur le mode de l'onirisme dans l'installation en triptyque d'Emmanuelle Antille dans As deep as you sleep (2001), sont mis en relation avec ceux de la vidéo de la Britannique Gillian Wearing, Sacha and Mum (1996), d'un réalisme plus violent. Et Elodie Pong clôt l'exposition avec A Different Person, Part I (2003), énigmatique travail sur la pose et le déguisement.

Nicole Schweizer, commissaire de l'exposition, précise ses choix dans un catalogue où interviennent aussi d'autres réflexions sur la présentation et la conservation des œuvres vidéo dans les musées.

Interactions fictives, Musée cantonal des beaux-arts (pl. de la Riponne 6 à Lausanne, tél. 021/316 34 45). Ma-me 11-18h, je 11-20h, ve 11-17h. Jusqu'au 9 janvier