Alors, cet opéra de Salieri à Lausanne? Chef-d'œuvre ou vieillerie? En exhumant une partition tombée dans l'oubli, Christophe Rousset a pris des risques énormes. Le pari était plus difficile à tenir lorsqu'on sait que Marcial Di Fonzo Bo, comédien hors pair, s'attelait à sa première mise en scène d'opéra. On est entré sceptique, on est sorti joyeux. Ce changement d'humeur est à l'image de l'intrigue abracadabrante qui nourrit La Grotta di Trofonio. Une réussite, même si la musique du Vénitien n'atteint pas les cimes d'un Mozart.

Comparaison un peu facile, certes, mais inévitable d'autant que les deux compositeurs ont été mis dos à dos dans un fameux film signé Milos Forman. Rectifions: Salieri n'a jamais souffert de la concurrence avec Mozart. Il était en fait mieux loti que son cadet, cumulant les titres de compositeur de la cour et de directeur de l'opéra italien à Vienne. Loin d'être le rival machiavélique qu'imagine Peter Schaffer dans sa pièce de théâtre adaptée au grand écran (Amadeus), Salieri aurait même regretté que son succès fasse de l'ombre à Mozart. Sa musique, qui conjugue les influences de son protecteur Gluck et de l'opéra napolitain, révèle une empreinte personnelle. Elle rayonne par sa fraîcheur mélodieuse, les couleurs et le soin apporté à l'instrumentation. Traversée de fulgurances, partition en dents de scie, La Grotta di Trofonio mérite largement la redécouverte.

D'autant que Salieri ne s'est pas laissé dérouter par un livret terriblement mince. Malgré une intrigue plombée par sa structure en miroir, La Grotta di Trofonio réveille les rêves d'enfant les plus fous. Marcial Di Fonzo Bo en a profité pour imaginer un parc d'attractions, occupé par un mobile home dans lequel notre mage manigance ses sortilèges. C'est là, dans cette forêt enchantée mais aussi terrifiante, que deux sœurs jumelles et leurs fiancés vivent une initiation à l'amour. Certaines situations évoquent Così fan tutte et La Flûte enchantée, composés plus tard. Mais tout se passe sur un registre beaucoup plus terre à terre. Trofonio n'a pas la grandeur d'âme d'un Sarastro. En invitant les protagonistes à pénétrer son antre (une sorte de train fantôme), il ne fait que modifier leurs humeurs – du joyeux au triste, du triste au gai. Il déroute ainsi le pauvre Aristone, père de ces jeunes filles imprégné de certitudes.

Les plus beaux airs sont confiés au magicien Trofonio. La gravité et la grandeur (accords à l'unisson, prédominance des cuivres) font merveille, d'autant que Carlo Lepore, magnifique basse à la corpulence d'ours, possède la carrure de l'emploi. Les autres airs sont écrits dans une veine légère et pétillante, tantôt inventive, tantôt convenue. Les vents, en particulier, épicent les harmonies. L'économie de l'écriture, l'élégance des mélodies, la caractérisation des personnages (malgré l'alternance un peu systématique entre le mode mineur et le mode majeur pour souligner les contrastes d'humeur) sont autant d'atouts qui font d'un mal-aimé le joyeux précurseur de Rossini.

Truculente et poétique, la mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo redresse les torts causés par la postérité. Elle n'évite pas certaines facilités – le duo entre Dori et Plistene où les fiancés s'étripent avec des crustacés, les déhanchements des domestiques… Les décors conçus avec Peter Wilkinson (très belles lumières de Maryse Gautier) tissent un monde forain peuplé de squelettes et d'esprits facétieux. Les chanteurs se laissent prendre au jeu: Marie Arnet fraîche et piquante (Dori), Mario Cassi souple et charnu (Plistene), Raffaele Milanesi (Ofelia) au timbre racé quoiqu'elle semble à l'étroit dans son rôle de jeune fille rangée, Nikolaï Schukoff (Artemidoro) meilleur en canaille qu'en philosophe. Olivier Lallouette est ce barbon au visage de matou (Aristone). La musique prend chair sous la battue vive et énergique de Christophe Rousset: Les Talens Lyriques doivent encore assouplir les rouages. Salieri retrouve sa juste place dans l'histoire, alors qu'elle l'avait botté au cul par des légendes aussi funestes que fumeuses.

La Grotta di Trofonio, à l'Opéra de Lausanne, les 9, 11 et 15 mars à 20 h. Di 13 à 17 h. Loc. 021/310 16 00.