Lyrique

A Lausanne, Stefano Poda livre un Faust diabolique

L’opéra de Gounod est servi par un OCL des grands moments et des chanteurs convaincants, dans un environnement spectaculaire

Il y a, chez Stefano Poda, un besoin viscéral de symboles. Dans sa récente Ariodante, sa mise en scène et son décor soulevaient la trame des complots et des manipulations avec des mains gigantesques. Un mois après l’ouvrage remarqué de Haendel, l’Opéra de Lausanne fait appel une seconde fois au metteur en scène italien, qui signe aussi les costumes, la lumière, les décors et la chorégraphie du Faust de Gounod. Ce doublé lyrique marquant donne à la dernière production de la maison des airs de bouquet final. Le public l’a signifié dans son accueil enthousiaste à la première dimanche.

Quelle raison à une telle ferveur? Le traitement visuel, de toute évidence, qui ne donne pas dans l’ellipse. Pourtant, Stefano Poda conclut sa note d’intention par une forme de conseil: «… le spectateur devrait s’asseoir devant le rideau fermé et se débarrasser de toutes ses connaissances et lectures. Se fier seulement au mystère de l’émotion plus qu’au contenu de la narration…» On en est très loin.

L’immense anneau granitique qui tourne, s’élève et s’incline sur une action emprisonnée par des sortilèges diaboliques figure l’écrasement et l’impossible évasion. L’esthétique éblouissante de l’imposant dispositif et de ses déclinaisons surligne une dramaturgie très forte. Carcasses d’arbres, croix, sabliers, câbles, entassement de chaussures féminines et livres abandonnés racontent l’histoire de l’Homme et de son rapport pervers à la vie. C’est ainsi avec puissance que s’impose le parti pris méphistophélique de la production venue de Turin. Un choix impressionnant par sa lecture noire et grinçante, illuminé par des éclairages somptueux.

Mais dans cette débauche d’intentions marquées au sceau du nihilisme, les grâces et les voluptés de la partition peinent parfois à s’envoler. Et on regrette que les dimensions de la scène lausannoise étouffent le décor précédemment accueilli à Turin dans un espace plus généreux. Quant aux costumes très stylés, décoratifs et hautement graphiques, ils figent l’action de certains passages.

Malgré tout, la musique prend souffle en fosse grâce à un OCL des grands moments. Concentré, charnel et lyrique. Jean-Yves Ossonce surfe sur la vague romantique avec aisance. L’esprit clair pour souligner et mettre en valeur le texte, les couleurs sonores exhaussées pour exprimer l’intensité des sentiments et la beauté de la partition.

Car Gounod livre dans son Faust un patchwork musical contrasté, entre grands airs et tournures orchestrales mâtinées de religieux, populaire, militaire, pompier ou intimisme. Fusionner l’ensemble sans tomber dans le flou, la rupture, la banalité ou le sentimentalisme n’est pas évident. Chef et orchestre évitent l’écueil en tenant toujours le cap vers le drame et la passion.

Sur le plateau, l’équipe est à saluer, des chœurs, intenses et tranchants, aux seconds rôles de belle tenue. La sensibilité de Carine Séchaye (Siebel), l’élégance de Marina Viotti (Marthe) et la meilleure prononciation à décerner à Benoît Capt (Wagner) composent trois solides piliers de la distribution sur lesquels les rôles principaux peuvent aussi s’appuyer.

Pour ses débuts lausannois, le ténor Paolo Fanale aborde vaillamment le rôle-titre. Son timbre un peu aigre au début du spectacle, s’arrondit au fil de la soirée. Et son chant se libère peu à peu pour offrir de belles envolées dans ses airs, «Salut chaste demeure» en tête.

Le jeu impliqué et la voix heureuse du baryton Régis Mengus (Valentin) le promettent à de grandes scènes, tout comme Kenneth Kellogg. Basse cuivrée, digne et ferme, d’une belle envergure, son Méphisto séduisant domine la scène. Quant à Maria Katzarava, sa Maguerite livre un combat remarquable entre les forces de l’amour et du mal.

Très incarnée, les aigus rayonnants et conquérants, la présence tendue entre pureté enfantine et générosité féminine, la soprano mexicaine campe une héroïne aussi attachante qu’exemplaire. Si ses médiums et ses graves ont moins d’éclat et sa diction mériterait plus de précision en français, le charme de son chant et l’impétuosité de son jeu en font une interprète de choix.


Opéra de Lausanne les 8, 10 et 12 juin. Rens: 021 315 40 20, www.opera-lausanne.ch

Publicité