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Julien Chapuis. 
© Holger Talinski/laif

Portrait

Le Lausannois qui règne sur les sculptures berlinoises

Julien Chapuis. Le Lausannois dirige la prestigieuse collection des sculptures sur l’île aux musées de Berlin. Il compte parmi ses récents visiteurs le gouvernement vaudois

Quand il a eu 17 ans, le Lausannois Julien Chapuis a tenu à prendre le large. Il en avait assez d’être «le fils du professeur Chapuis», un chirurgien de renom de la place. Il a choisi Groningue, aux Pays-Bas, pour commencer ses études d’histoire de l’art, qu’il poursuivra à l’Université de l’Indiana.

Cet éloignement lui a plutôt bien réussi. Après une quinzaine d’années au Metropolitan Museum of Art de New York, il dirige depuis 2008 la collection de sculpture des musées d’Etat de Berlin. Herr Doktor Chapuis est devenu l’un des maîtres de Museumsinsel, l’île aux trésors de la capitale allemande. Le musée de Bode, dont la rotonde se dresse telle une figure de proue au milieu de la Spree, c’est chez lui.

C’est vrai, le touriste de l’île est souvent attiré d’abord par la troublante Néfertiti, ou par le spectaculaire autel de Pergame. Mais la collection des sculptures, parsemée de peintures, sur laquelle veille Julien Chapuis, n’en est pas moins l’une des plus belles du monde. La proximité de ses plus illustres voisins lui vaut une fréquentation de 300 000 visiteurs par an.

Musée miroir

«La population berlinoise perçoit les musées comme des attractions pour touristes», regrette Julien Chapuis, qui s’est donné pour but de «changer les mentalités.» Sa conviction: le musée a un rôle très important à jouer dans la société. Mais ce n’est pas le musée tour d’ivoire, vitrine d’œuvres proclamées importantes. C’est le musée miroir où le visiteur, reconnaissant une part de soi-même, peut s’identifier aux collections, ce qui contribue au développement d’une société ouverte et tolérante.

Le directeur des sculptures, qui est d’un abord retenu sinon sévère, s’anime quand il parle de la médiation auprès des jeunes, sa grande bataille. Il dit sa référence, le travail de Neil MacGregor au British Museum, et sa propre expérience. «Les adolescents qui débarquent ici en classe ont souvent fait une heure de tram depuis leur quartier, explique-t-il. Ils sont complètement en dehors de leur zone de confort. Le premier contact est très important.» On leur fait chercher des œuvres exprimant les émotions. La haine, la colère, l’amour, la pitié. Une jeune Musulmane voilée se demande ce qu’elle fait là. Elle n’est jamais entrée dans un musée et n’y voit que des christs et des saints. Elle choisira une pietà, touchée par la compassion qui en émane. Dans un second temps, ce sont les élèves qui tiennent le rôle de l’expert, en faisant visiter le musée à leurs parents.

A voir sur Youtube: des adolescents face aux œuvres d’art, au musée Bode de Berlin.

«Nous ne faisons pas de la culture à bas seuil, nous cherchons à établir le contact à hauteur de regard, ponctue Julien Chapuis, qui tient à préciser qu’il n’enlève pas pour autant sa cravate lors de ces rencontres. Etablir une relation émotive avec les jeunes générations, c’est le grand enjeu des musées qui, sinon, auront disparu dans trente ans.»

Montrer ce qui réunit

Inauguré en 1904, à l’époque où la dynastie maîtresse de l’Allemagne soignait son complexe d’infériorité culturelle face à ses anciennes rivales de Vienne, Munich ou Dresde, le Bode n’offre pas a priori le lieu le plus favorable à la médiation culturelle. Proclamation néo-baroque de l’architecture impériale, où le visiteur est accueilli par la statue équestre du Grand Electeur, c’est un magnifique spécimen de musée à l’ancienne, rempli qui plus est d’œuvres à 80% religieuses.

De l’affirmation de puissance des Hohenzollern aux classes multiculturelles, la distance n’est-elle pas trop grande? «Justement, si nous réussissons ici, on peut réussir partout, répond Julien Chapuis. C’est difficile, en partie impalpable, on ne peut rien forcer, mais ça vaut le coup.» Ses prochains projets: vider trois salles du musée pour une nouvelle expérience de médiation; exposer un face-à-face entre des œuvres européennes et d’autres provenant des musées ethnographiques: «Nous avons tous des héros, des reliques, des fétiches. Montrer ce qui réunit plutôt que ce qui sépare.»

L’œuvre du coup de foudre

Julien Chapuis, lui, s’est éveillé à l’art lorsque sa mère l’a emmené au Louvre, pour ses sept ans. Comme un rite de passage dans cette famille dont il était le cadet. «J’ai ressenti une émotion très forte, très positive.» Son parcours va faire du petit Lausannois un spécialiste de l’art germanique à l’aube de la Renaissance. Il a travaillé sur Konrad Witz, celui de la Pêche miraculeuse, sur Stephan Lochner, le peintre de Cologne né sur les rives du lac de Constance, et sur le sculpteur Tilman Riemenschneider, l’un des géants de cette époque. Il y a de lui au Bode-Museum un panneau de tilleul qui faisait partie d’un retable. Jésus et Marie Madeleine y échangent un regard frémissant: «Tout bouge, il y a une tension formidable, c’est l’œuvre qui m’a donné le coup de foudre.»

A New York, Julien Chapuis a travaillé aux Cloîtres, la section médiévale du Metropolitan Museum of Art. Il dispose de moins de moyens à Berlin, tout en pensant qu’il y est plus utile. Outre la médiation, la collaboration avec la Russie lui tient à cœur. Elle a pour buts la conservation et publication de toutes les œuvres qui, en 1945, ont pris le chemin de l’URSS pour n’en plus revenir. La restitution, ce serait l’affaire d’Angela Merkel et de Vladimir Poutine. Chez lui, le directeur des sculptures prône une politique de restauration décomplexée pour les chefs-d’œuvre endommagés lors de la destruction de Berlin. Il montre un putto toscan, défiguré par un impact de balle. Certains veulent le laisser tel quel, en victime perpétuelle de la guerre. Lui préfère qu’une reconstitution lui fasse retrouver sa place à part entière dans l’histoire de l’art. «Comme Suisse, il m’est plus facile de dire certaines choses aux Allemands.»

Je vois que ce qui se crée à Lausanne est juste et ambitieux

Et Lausanne dans tout ça? La capitale vaudoise a mis en chantier sa propre île des musées, sa «plateforme10» comme il faut dire maintenant. Il faudra lui trouver un patron. Julien Chapuis, qui a reçu il y a peu le Conseil d’Etat vaudois en visite à Berlin, est-il papable?

«Je suis informé de ce qui se passe, mais il n’y a pas de discussion en cours», répond-il, se disant pleinement satisfait de son poste actuel. Tout de même, il y aurait dans cette perspective quelque chose de plaisant: «Il y a trente ans, j’ai quitté Lausanne, car je voulais m’éloigner. Aujourd’hui, je vois que ce qui est à l’œuvre dans cette ville est ambitieux et juste.»

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