- Analyse

Une production culturelle suisse qui se porte bien, mais qui doit «de plus en plus conquérir son public», avec un Office fédéral de la culture (OFC) jouant son rôle: tel est le constat de son directeur, Jean-Frédéric Jauslin, qui prédit la fin de la «dispersion des moyens». Arrivé à la tête de l'OFC il y a juste un an, après une crise qui avait conduit à la démission de son prédécesseur, David Streiff, le Neuchâtelois confirme ses options de départ, non sans quelques ambiguïtés.

Jean-Frédéric Jauslin souscrit sans peine à la vision du soutien à la culture voulue par Pascal Couchepin, faite de liberté des artistes, de comptes à rendre au contribuable et d'un souci pour l'accessibilité de la culture - ne pas seulement subventionner les créateurs, mais encourager le public. Aujourd'hui, Jean-Frédéric Jauslin annonce pourtant que «nous devons nous concentrer sur un rôle de donneurs d'impulsions». Avec un soudain activisme étatique encore peu précis, il songe à des «programmes prioritaires» thématiques de quatre ans, regroupant plusieurs arts.

Dans l'énoncé du directeur, vision globale et gestion concrète se mêlent. Il dit vouloir reprendre la direction stratégique des musées, à commencer par le Musée national suisse. Ce qui fait frémir à Zurich, où l'on craint une mainmise de Berne. Toutefois, les musées devront aussi disposer d'une «autonomie opérationnelle maximale». Des termes peut-être clairs s'agissant de gestion, mais les intentions à long terme ne sont pas détaillées. Un nouveau message devrait être transmis au parlement au début 2007.

Gestion et vision

Au reste, l'austérité sévit sur l'OFC, soumis comme les autres aux économies, et grevé par ses propres déficits. Six personnes ont été licenciées, le travail à temps partiel est encouragé, et la structure a été simplifiée autour des deux piliers que sont la promotion des créateurs et la conservation des œuvres. «Je m'emploie à montrer que l'OFC a une gestion saine, je suis d'accord avec les coupes, mais pas plus qu'ailleurs», dit Jean-Frédéric Jauslin. A-t-il le choix? Contesté par des parlementaires lors de chaque débat budgétaire, l'OFC doit montrer patte blanche. Par le biais de la future loi sur l'encouragement à la culture, ses responsables veulent aussi faire de l'office le pilote stratégique de la politique culturelle. Une ambition encore peu lisible.

L'ère des comptables?

C'est ainsi que, faute - encore? - d'intentions fortes, le ton donné par le nouveau chef, auquel s'ajoute celui de Nicolas Bideau pour le cinéma, hérisse certains créateurs. Il n'y a plus de gens de culture à l'OFC, voici venu le temps des comptables ou des politiques, disent-ils en substance. Oubliant un peu vite que, pour le cinéma notamment, des reproches similaires étaient adressés à Marc Wehrlin, prédécesseur de Nicolas Bideau.

Cette ambivalence se retrouve dans la perception du personnage Jauslin. Côté face, un technocrate ne manquant jamais de rappeler qu'il est le chef. Côté pile, un patron certes un peu droit dans ses bottes, mais franc, qui soigne la communication. Et qui veut qu'enfin le dialogue avec les politiques soit rétabli.

Après tout, il y va de l'avenir du grand chantier de l'OFC, la nouvelle loi. Ayant suscité des débats discrets mais nombreux, elle voit son sort à présent aux mains du Conseil fédéral. Jean-Frédéric Jauslin se dit confiant. Cependant, rien n'exclut que le gouvernement la retouche, comme ce fut le cas pour la loi sur les langues.

Autre défi de Jean-Frédéric Jauslin, ses relations avec le remuant Nicolas Bideau. Tous deux assurent d'une entente parfaite, mais l'activisme déployé par Monsieur Cinéma va le soumettre à une exposition croissante. Le cinéma a longtemps bénéficié d'un statut spécial à l'OFC, sorte de ministère dans le ministère. A l'heure de la reprise en main de l'office, le lien entre le directeur et Nicolas Bideau paraît encore à définir.

Impatience

Surtout, le Neuchâtelois fait face à une impatience perceptible du côté de Pro Helvetia. Jeudi, dans la Basler Zeitung, le directeur de la fondation, Pius Knüsel, presse le pas pour la révision de la loi sur Pro Helvetia, liée à celle sur l'encouragement de la culture. Car le soutien public devient «de plus en plus bureaucratique», déplore Pius Knüsel, pensant avant tout aux mécanismes figés de sa propre institution. Pour Jean-Frédéric Jauslin, cette première année ne fut vraiment qu'une mise en bouche.