Voilà un groupe qui s’adresse en priorité à un public spécifique: celui qui aime pleurer en écoutant des disques, mais sans trouver ça déprimant. Et qui en redemande, comme pour mieux savourer le miracle de l’existence et en absorber plus facilement le tragique. Si vous vous sentez membre potentiel du club, alors vous pouvez embarquer pour la plus dangereuse des aventures, émotionnellement parlant: replonger dans le catalogue d’un artiste hors norme, ses compositions qui vous balaient de leurs vagues de mélancolie, et sa voix si singulière qu’on se refuse à tenter de la décrire ici. Elle s’écoute et s’encaisse en plein foie, point.

Souvent, tout est annoncé dans les titres: «A Life Full of Farewells», par exemple, et ses textes qui serrent le cœur à le broyer. Ou «All The Time In The World», sur un père qui partait bosser toute la semaine, sans voir ses enfants grandir, avant de se retrouver seul dans sa grande maison. A couper le souffle, terriblement beau, unique et commun à la fois. «Les sentiments que dégagent mes morceaux, je ne les maîtrise pas, mais je crois qu’ils sont universels», juge Peter Milton Walsh.

Ressortie acoustique

Maître d’œuvre des Apartments, cet Australien classieux est le grand responsable de nos ondées lacrymales. On a trouvé un excellent alibi pour l’évoquer ici: la réédition de son album Fête Foraine, vingt ans après sa toute première sortie. Dix chansons de son répertoire revisitées en acoustique, qu’il goûte particulièrement: «Je voulais les tester, juste avec ma voix et ma guitare, en enlevant tout le reste. Je me suis aperçu qu’elles fonctionnaient très bien comme ça, je crois même que je les préfère aux versions originales, elles sont tellement directes…» Autre prétexte pour parler de lui: il aurait pu figurer dans l’article ci-dessous sur The Go-Betweens, puisque membre du groupe pendant quelques semaines à la fin des années 1970 – «mais je crois que Robert Forster ne voulait pas deux grands gars dans la bande», dit-il aujourd’hui.

Lire aussi: Avec le label Microcultures, l’auditeur devient producteur

Une phrase pleine d’humour, vu sa relative petite taille, mais qu’il faut lire sous plusieurs angles, comme d’habitude. Walsh ne le dira jamais de façon directe, mais l’adjectif «grand» s’applique également à la qualité de son songwriting. Au-delà des mélodies, de la palette des sentiments, de la perte et des regrets, on retrouve tout un pan de la culture française disséminé au gré de ses œuvres: «La France, c’est une influence constante. Chez Camus, je me suis totalement identifié à Meursault, son personnage de L’Etranger: son détachement par rapport aux émotions, la simplicité de sa vie, il existe une vraie sensualité là-dedans. Ma vie à la sortie de l’école avait d’ailleurs de nombreux points communs avec la sienne, niveau futilité. Et je n’oublierai jamais la toute première fois où j’ai vu A Bout De Souffle, ainsi que tous les autres films de Godard. La France, c’est un cadeau pour moi.»

Dans son monde

Ses six albums, sortis entre 1985 et 2015, aiment à se promener entre fonds marins et hauteurs où l’oxygène se fait rare. Une exception cependant, dans ces multiples changements d’altitude: No Song No Spell No Madrigal, sorti au printemps 2015, après quinze ans de silence. Peter Milton Walsh livrait alors une confession bouleversante sur la mort de son jeune fils, à la fin du siècle dernier. Tout est dit au fil des huit chansons, et face à la distance et à la pudeur de l’artiste, on n’aurait jamais osé lui demander d’en dire plus. Il l’a pourtant fait, spontanément, pour expliquer cette longue pause: «Je terminais l’album Apart (2000), je mixais la dernière chanson intitulée «Everything Is Given To Be Taken Away», lorsque j’ai reçu un appel qui a changé ma vie. Les tests sanguins de mon fils n’étaient pas bons, il avait une maladie potentiellement fatale, et elle le fut: il est mort avant son quatrième anniversaire. Après ça, j’ai tourné le dos au monde. Je ne voulais pas d’une vie dont il ne pouvait plus faire partie. J’ai aimé mon premier enfant autant que j’ai pu, mais nous l’avions perdu. On a essayé de se maintenir à flot, mais nous n’avons fait que sombrer. Ça a duré de longues, longues années…»

Emmanuel Tellier, un ancien de Télérama, lui-même musicien et proche de Walsh, a un jour eu ces mots si justes pour le décrire: «Sa musique le traverse, l’habite, l’occupe la nuit et lui échappe. Il est dans son monde à lui, il est presque victime de sa musique.» Pour raconter l’ensemble de son œuvre, Peter Milton Walsh ajoute, lui, une phrase une seule: «On ne choisit pas les chansons. Ce sont les chansons qui nous choisissent.» Puis elles viennent jusqu’à nous. Toutes, sans exception.

The Apartments, «Fête Foraine» (Microcultures). Sortie le 17 novembre.


The Go-Betweens, la légende inachevée

Le groupe de Brisbane aurait pu devenir énorme, mais le succès public n’est jamais venu. Un émouvant documentaire lui rend enfin hommage.

«Le groupe le plus sous-estimé de l’histoire du rock!» La formule lâchée en 1996 par le magazine français Les Inrockuptibles n’a pas pris une ride en vingt ans. Les Go-Betweens ont sorti six albums dans les années 1980, dont leur chef-d’œuvre 16 Lovers Lane (1988). Se sont séparés dix ans, avant de relancer la machine en début de siècle pour le meilleur: un son plus clair, des mélodies encore plus affinées, et trois disques parfaits dont le merveilleux Oceans Apart en 2005. Mais la notoriété n’est jamais venue, en dehors d’une base de fans totalement convaincue et fidèle à travers les années. «Nos fans? Juste une poignée de branleurs étudiants et journalistes», avait un jour lâché leur batteur Lindy Morrison.

Pas faux, mais incompréhensible, tout de même. Avec cette anomalie comme symbole: Streets of Your Town, leur tube ultime sorti en 1988, imparable pour le fan comme le grand public, n’a jamais dépassé la 70e place des charts en Australie et la 82e en Angleterre. D’où cette vanne douce-amère de Robert Forster, l’un des deux fondateurs du groupe avec Grant McLennan: «On aurait pu sortir un disque de free-jazz, ça aurait été pareil au niveau des ventes.» Ils n’en auront plus jamais l’occasion après la mort de McLennan en 2006, à la suite d’une attaque cardiaque.

A lire: The Go-Betweens, phénix de la pop australienne, renaît en scène à Genève

Il fallait rendre justice, d’une façon ou d’une autre, à ce groupe essentiel de l’histoire de la pop. C’est désormais chose faite avec le documentaire Right Here de Kriv Stenders, réalisateur australien à la notoriété bien établie chez lui – les longs-métrages Red Dog et Kill Me Three Times. Fan et intime du groupe depuis sa post-adolescence, il raconte leur histoire assez singulière: la rencontre à l’Université de Brisbane entre deux personnalités ultrafortes et opposées, Forster comme premier leader qui initie McLennan aux subtilités de la composition, avant de voir ce dernier créer les chansons les plus accessibles. Sans que la bataille d’ego vire à la guerre. «C’était le prix à payer pour ne pas avoir choisi un béni-oui-oui à mes côtés», selon Forster. Il est aussi question des femmes du groupe. Lindy Morrison à la batterie, caractère incroyablement trempé et petite amie de Robert Forster. Puis l’arrivée chouïa plus tardive d’Amanda Brown, violoniste et chanteuse, qui devient, elle, l’officielle de Grant McLennan.

Tensions palpables

Right Here permet également de revisiter la créativité et l’intelligence hors norme de cette drôle de bande. Qui se résume d’abord à ses deux leaders, malgré la présence de personnages féminins très forts. La complémentarité est évidente entre Forster et McLennan, qui ne se perdront jamais de vue dans les années 1990, et reformeront le groupe en un claquement de doigts à l’aube des années 2000. Sans Lindy et sans Amanda, comme une évidence, qui en gardent une vraie rancœur aujourd’hui. «On avait toujours refusé d’être définies par nos statuts de petites amies. Mais quand ils ont mis fin au groupe en 1988, ils nous ont traitées comme leurs ex-femmes, et c’était la pire des insultes possibles», avoue Lindy Morrison.

«C’est un film sur l’amitié. Certaines sont faites pour durer éternellement, d’autres non. C’est une vérité fondamentale de l’existence», assure Kriv Stenders. De fait, malgré son spectre de témoignages très large, Right Here ne touche jamais à la réconciliation finale pour honorer la mémoire de McLennan. Les tensions semblent toujours impossibles à effacer, la réunion de famille n’a pas lieu, sinon une très courte en fin de docu entre Amanda et Lindy, qui ne transpire pas la complicité. Les fans de toujours y retrouveront cependant les contradictions légendaires du groupe, et des images d’archives inédites. Pour les novices, ce sera l’occasion de se laisser guider dans la discographie d’un groupe sincèrement exceptionnel. Il faudra patienter pour le film, qui ne sera pas disponible sur le marché européen avant l’an prochain. Rien n’empêche en revanche de (re)plonger dès maintenant au hasard de leurs neuf albums pour découvrir une musique sans âge, toujours aussi efficace. Et pourquoi pas déraper ensuite vers la carrière solo de l’immense Robert Forster, notamment ses deux derniers albums The Evangelist (2008) et Songs To Play (2015).


Alex Cameron, l’hypnotique

Révélation de l’année 2016, le jeune Australien est une bête de scène à ne manquer sous aucun prétexte.

Grand, maigre, une tête de reptile à cheveux longs, et systématiquement grimé d’une drôle de façon dans ses clips: voilà une dégaine bien efficace pour se faire repérer. Mais ce n’est rien par rapport à son jeu de scène, un déhanché inimitable, une gestuelle comme une révolte contre la coordination, pour une danse totalement hypnotique, complément idéal à des compos synthétiques simples et rigolotes. Ajoutez à cela une personnalité complexe et des propos bien perchés («Mon message, c’est qu’il y a de la beauté dans le chagrin, et du pouvoir dans l’échec.»), et vous obtenez une vraie star potentielle.

Convaincu par son talent protéiforme, le label Secretly Canadian avait décidé l’an dernier de rééditer son premier album, Jumpin The Shark, sorti dans l’indifférence en 2014. Puis, Alex Cameron a obtenu une deuxième chance début septembre, avec la parution de son deuxième opus Forced Witness. Il a usé des mêmes recettes. Les effets sonore et visuel sont donc garantis à la fin du mois sur la scène du Romandie lausannois. Pas certain en revanche qu’il tienne la distance à la seule impression d’oreille. Son single en duo avec Angel Olsen, «Stranger’s Kiss», est certes irréprochable. Tout comme «Candy May», le morceau d’ouverture. Mais l’album s’étire et on a un peu de mal à saisir d’où vient cette petite pollution qui s’évertue à gâcher de belles chansons. Avant de soudain réaliser: le saxophone de son pote Roy Molloy. Plus qu’un ami, ce dernier est une sorte de jumeau inversé»: trapu, barbu, aussi sombre et acide que Cameron est lunaire et lumineux. On a bien compris qu’il était indispensable à son équilibre au quotidien, et on respecte ça. Mais hélas, il joue du saxophone, beaucoup. Beaucoup trop.

Alex Cameron, «Forced Witness» (Secretly Canadian). En concert le 22 novembre à Lausanne, Le Romandie.