Spectacle

L’auteur Fabrice Melquiot laisse libre cours à de beaux fantasmes insulaires

Le compositeur et metteur en scène français Roland Auzet monte «Aucun homme n’est une île» au Théâtre Am Stram Gram à Genève. L’artiste ne révèle pas seulement un texte, il crée un biotope rythmique et sensoriel à la beauté souvent captivante

Serais-je une île? Telle est la question au Théâtre Am Stram Gram à Genève. Jacques a la sveltesse de Peter Pan. Mais la gravité de Wendy. Il est orphelin et cet état est ontologique. Sous une cloche de verre, il soliloque. C’est ainsi que l’auteur Fabrice Melquiot l’imagine. Des nuages déflorent une planète inconnue: il s’ébaudit; des oiseaux s’écrasent contre la paroi: il se désespère. Jacques est la vigie d’un songe plus grand que lui. Il ne parle pas aux étoiles, non. Il s’adresse à Oscar, le plus énigmatique des interlocuteurs: un visage d’enfant cloué dans la nuit, visage d’ange au regard bleu clignotant comme d’outre-tombe. Cette présence est un fantôme de théâtre. Et de console électronique. En montant Aucun homme n’est une île, le metteur en scène et compositeur français Roland Auzet ne révèle pas seulement un texte. Il crée un biotope atmosphérique d’une beauté souvent sidérale.

En scène donc, Jacques (Julien Romelard, belle rigueur sur la pente d’un texte tout en saute d’humeur) interpelle Oscar, ce grand Autre qui ne dit mot, sage comme une image, ce qu’il est. Il lui lance à la figure des émois de fond de classe et des frousses de fin de partie. Il voudrait étreindre Sylvie qui a fait de son cœur un champ de patates; se fondre dans Dune, ce roman-galaxie de Frank Herbert. Mais passe à l’instant la sylphide tant appâtée. Elle porte une robe coquelicot, c’est un spectre et il est délectable. Elle grandit sous nos yeux, jusqu’à n’être plus qu’une bouche à embrasser, saisie par un inconnu fantomatique lui aussi.

Aucun homme n’est une île tient du mirage, c’est sa texture; et de la fable philosophique, c’est son ambition. Son sujet peut s’énoncer ainsi: qui suis-je quand je joue? Jacques, son héros, est un rythme chahuté d’une projection à l’autre, une version électrique de l’homme révolté, un Sisyphe félin à la langue de réglisse, chassant l’ombre plutôt que la proie. Sur la trame de Fabrice Melquiot, directeur inspiré d’Am Stram Gram, Roland Auzet crée en musicien une bulle de conscience, où tout fuse. Tenez, cette main blanche – autre projection – tombée d’on ne sait quel ciel, qui menace Jacques. Un clic et puis s’en va.

Le spectacle exerce l’attrait des jeux électroniques: on s’y projette; on s’en lasse parfois; on y revient aimanté par l’objet, sa féerie électronique, sa cosmologie fantastique, ses renversements de perspective; on se laisse absorber par les yeux myosotis d’Oscar, captif de son énigme de sphinx juvénile. Serais-je Oscar? Aucun homme n’est une île, Genève, Théâtre Am Stram Gram, jusqu’au di 15 décembre; loc. 022 735 79 24; 1h.

Publicité