Théâtre

L'auteur Magali Mougel frappe fort au Poche à Genève

Avec «Guérillères ordinaires», Anne Bisang signe un spectacle sensible et âpre, porté par des actrices admirables

Euripide sort parfois de la machine à laver. Ecoutez Océane Court dans la peau de Lilith. Admirez sa façon presque enfantine d’être guerrière, dans la moiteur de la buanderie d’abord, dans le vent qui mord Seorae, ce bout de la terre où elle vit. Au Poche à Genève, la jeune interprète révèle la langue de l’auteur français Magali Mougel. L’actrice a la sveltesse d’un mousse sur sa chaloupe, une détermination hauturière – celle aussi de son personnage. Elle joue une femme ordinaire qu’une révolte projette aux marges de l’humanité, une sans-nom qu’une tragédie crucifie en Médée. A la mise en scène, Anne Bisang signe avec Guérillères ordinaires un spectacle âpre et sensible, ravageur et musical.

Qu’est-ce que Guérillères ordinaires? Trois histoires de femme en proie à une partition qu’elles n’ont pas choisie, jusqu’au jour où un incident brise le mors aux dents qui semblait leur fatalité. Voyez donc Océane Court alias Lilith, du nom de la première épouse d’Adam. Elle s’adresse à Georg, son mari absent. On la croit seule sur sa jetée. Mais non. Les actrices Rebecca Balestra, Jeanne de Mont et Michèle Gurtner l’observent en sœurs consolatrices, derrière un rideau de lianes brunes, qui monte en vague depuis la salle. Alors, de quoi parle-t-elle?

Elle dit la buanderie aux murs opaques qui a été sa tanière; la décision de Georg d’y trouer une fenêtre; le bouleversement que cette lumière a produit en elle. Elle se rappelle ses deux petits princes qu’elle serre. Elle revoit Georg qui la contraint à baiser sa virilité, le dégoût qui devient la poisse de ses jours. Parfois, elle voudrait qu’il l’égorge. C’est ce qu’elle scande et vous la croyez. Parce qu’une nuit, elle allume le gaz, met le feu à sa maison, s’enfuit dans le vent de Seorae. Tout contre elle, elle tient deux cadavres minuscules congelés. Océane Court éprouve ce champ de terreur avec une fermeté d’écorchée.

Enflammées dans la forêt

Dans «Guérillères», il y a guérilla. L’idée d’une révolte dans le maquis des aliénations. C’est ce qui se produit avec Rebecca Balestra, dans le petit tailleur de Léda, préposée à l’accueil dans une entreprise. Elle a tout pour elle, Léda, la taille minette, le port de tête vénusien. Mais le temps ébrèche même les déesses. Elle ne fait plus l’affaire, Léda. Rebecca Balestra se rebiffe alors en piquant – et elle est excellente dans ce registre. Au dernier acte, une femme (Michèle Gurtner) se souvient d’un ravissement: deux adolescentes s’enflamment dans les bois; mais un père feule. L’aimée est foudroyée par le fusil d’un chasseur. Guérillères ordinaires évoque Marguerite Duras. Les mots de Magali Mougel sont des la (r) mes.

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