Adieu Wallander! L’inspecteur suédois n’enquêtera plus. Dans L’Homme inquiet (Seuil, SC du 20.11.2010), Henning Mankell a mis à la retraite son mélancolique héros, en le condamnant aux brumes de la maladie d’Alzheimer. Trop de morts sur le chemin de Wallander. Trop d’alcool, des amours mortes ou agonisantes, la solitude, un chien qui péclote, quelques grosses erreurs professionnelles. Mieux vaut perdre la mémoire! Mankell et son personnage ont le même âge: 62 ans. L’auteur a-t-il voulu exorciser ses angoisses? «Il y a souvent ­beaucoup d’éléments biographiques qui viennent nourrir les personnages romanesques, et aussi tout ce que le lecteur, le critique ou l’historien de la littérature projettent et fantasment comme relation plus qu’étroite entre un auteur et ses personnages», dit Stéfanie ­Delestré, qui a édité, avec Hagar Desanti, un imposant Dictionnaire des personnages populaires de la littérature des XIXe et XXe siècles (Seuil, 2010). Mankell a pourtant pris ses distances avec son policier bougon: «Si ce personnage existait réellement, je ne crois pas que nous aurions été amis.» Et l’auteur a bien d’autres projets, en Afrique, où il anime une troupe de théâtre, ou dans son engagement en faveur de la Palestine. Mais L’Homme inquiet s’est particulièrement bien vendu. La disparition annoncée de ­Wallander a beaucoup ému ses fans. Obtiendront-ils sa guérison comme autrefois les lecteurs ont arraché à Conan Doyle la résurrection de Sherlock Holmes?

Ils sont rares, les héros de série assassinés en cours de route. ­Agatha Christie a bien liquidé ­Poirot, mais cette fin ne devait être rendue publique qu’après sa propre mort. Pepe Carvalho et tant d’autres héros en série ont disparu en même temps que leur auteur. «Qui veut tuer la poule aux œufs d’or, même si elle devient encombrante», demande Stéfanie ­Delestré, pragmatique. Pierre Bayard, lui, voit cette relation du point de vue psychanalytique (lire ci-dessous). Le meurtre est difficile à assumer. Alexandre Dumas lui donne raison, lui qui aurait dit à son fils, en terminant Le Vicomte de Bragelonne: «Porthos est mort, je viens de le tuer. Je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer sur lui. Pauvre Porthos!» Comment se séparer «d’un ami de six ans, avec lequel vous avez vécu tous les jours, qui n’avait pas de secrets pour vous»? Et encore, Dumas n’a pas sacrifié d’Artagnan!

Quand le personnage acquiert de la force, sa gloire excède souvent celle de l’auteur. Les Maigret ont fini par occulter les autres romans de Simenon. «Quand Maurice Leblanc essaie de se distancer d’Arsène Lupin, il ne trouve pas d’éditeur, et il est obligé d’introduire artificiellement le gentleman cambrioleur pour publier son livre», note Stéfanie Delestré. Lupin ne vieillit pas, pas plus que James Bond, SAS, Bob Morane ou l’inénarrable OSS 117. Ils éclipsent leur auteur, tels Zorro ou ­Fantômas. Lui survivent parfois, en continuant sur leur lancée, ainsi le commissaire San-Antonio. Qui, du vivant de Frédéric Dard, s’est même permis de signer des livres qui ne relataient pas ses aventures, et qui, des années après la mort de l’auteur, est toujours vivant sous la plume du fils. Sans oublier, dit Stéfanie Delestré, «tous les personnages qui sont clairement l’œuvre d’une équipe, à un moment donné au moins de leur existence (tel Le Saint), jusqu’à cette expérience ultime qui consiste à créer un personnage récurrent, à confier chacune de ses aventures à un auteur différent et à l’afficher officiellement: Le Poulpe.»